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21 Mars 2019 | 14, Adar II 5779 | Mise à jour le 21/03/2019 à 18h35

Rubrique Israël

Joëlle Bernheim : Une histoire d’héritage et de frontières

(DR)

Les perpectives de la semaine par Joëlle Bernheim, Psychanalyste - Fondatrice du Centre d’Etudes Juives Au Féminin.

Deux grands écrivains israéliens nous ont quittés très récemment, deux voix juives qui vont nous manquer, même si leur oeuvre d’une grande richesse va nous accompagner longtemps. Amos Oz est décédé le 28 décembre dernier, Aharon Appelfeld le 3 janvier 2018. 

Deux écrivains israéliens, deux grands juifs, presque contemporains, mais si différents. Chacun d’eux a apporté une contribution importante, nous aidant à penser les bouleversements, catastrophes et enjeux inédits auxquels notre peuple s’est trouvé confronté depuis un siècle et demi. Le phénomène irréversible de l’assimilation, le scandale et le mystère de la Shoah, le miracle de la naissance de l’Etat d’Israël et de la reconstruction de Jérusalem. Ces écrivains, Appelfeld comme Amos Oz, puisent pour nous guider au plus profond de l’âme et des sources juives. 

Amos Oz invente un Midrach. Un homme à Londres. Il fait nuit noire, un brouillard à couper au couteau. Il doit rejoindre sa femme hospitalisée très loin dans la ville. Pas âme qui vive, il est perdu. Un individu surgit, le prend par le bras, et le conduit sans hésiter jusqu’à sa destination. Comment as-tu pu trouver le chemin dans ces ténèbres épaisses ? C’est que je suis aveugle, lui répond l’homme simplement. L’écrivain, familier de l’obscurité, tout aveugle qu’il est, peut nous aider à nous orienter dans la nuit de nos vies ou de nos destinées collectives. Une histoire d’amour et de ténèbres, titre du chef-d’oeuvre d’Amos Oz. 

Certains ont pu être fâchés par l’amour qu’il nous portait, alors qu’il s’exprimait sur la scène politique en Israël. Il a pris le risque de ses engagements et convictions, au point d’être désigné comme traître à la nation, titre dont il s’est enorgueilli. Appelfeld ne s’est jamais hasardé à des prises de position politiques. A la question de savoir ce que devrait faire Israël, Aharon Appelfeld répondait : « Oh, vous savez, moi-même je ne sais pas très bien ce que je dois faire chaque matin», et il écarquillait les yeux ou riait. Une histoire d’héritage et de frontières d’un air entendu, puis il se taisait, ainsi que le relate Valérie Zenatti, sa traductrice, dans Le faisceau des vivants.

Appelfeld a aussi beaucoup aimé son peuple, sa langue. Ses langues. L’hébreu et le yiddish, qui n’étaient ni l’une ni l’autre sa langue maternelle. Appelfeld comme Amos Oz ont lu et relu la Bible, et se sont inspirés de son style concis et sans fioritures. Une langue riche, mais des phrases simples et courtes. Mon hébreu est celui de la Bible, répétait Aharon Appelfeld. Il disait que cette langue avait à voir avec D.ieu et les Juifs. C’est dans cette langue qu’Il leur avait parlé. Il lui incombait de préserver le divin dans l’hébreu. Cette sensibilité au religieux, au sacré, se retrouve dans les thèmes abordés parfois par des écrivains étiquetés laïcs. 

Curieusement, écrit Amos Oz dans Chers fanatiques, « on trouve des accents profondément religieux dans les œuvres d’auteurs hébraïques modernes... Ironie de l’histoire, quelques écrivains de langue hébraïque ont occupé une place qu’ont pu déserter les maîtres du judaïsme dit religieux... Des écrivains qui pour la plupart se considéraient comme laïcs, n’ont cessé d’exprimer leur détresse spirituelle... Nombreux sont ceux à avoir disserté sur le hester panim, la face voilée de D.ieu, la non-intervention de D.ieu dans l’histoire ».

Dans un ouvrage beaucoup plus ancien, Les voix d’Israël, Amos Oz notait que la frontière entre religieux et laïcs est moins claire que ce que l’on imagine souvent. « La ruse de Satan se traduit peut-être par le fait que la frontière qui départage le Bien et le Mal passe au travers des peuples, des partis, des idées de tous les camps. Ce n’est pas une répartition facile à faire ! Satan sait toujours se dérober, se déguiser, se faufiler ».

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