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21 Août 2019 | 20, Av 5779 | Mise à jour le 08/08/2019 à 12h19

Rubrique Culture/Télé

Matti Friedman : « La « section arabe » préfigure de manière importante le Mossad »

Crédit : Sebastian Scheiner

Grâce au travail d’enquête historique du journaliste Matti Friedman, le lecteur découvre une histoire totalement méconnue ;celle des espions juifs envoyés dans les pays arabes avant mêmela création d’Israël.

Actualité Juive : Qu'est-ce qui vous a amené à travailler sur ce sujet des espions juifs dans les pays arabes ?

Matti Friedman : Lorsque je suis arrivé en Israël en 1995, j'avais des idées très simple sur le pays, principalement liées à l'histoire juive européenne - Herzl, le socialisme, le kibboutz, la Shoah. Aujourd’hui, il est clair que ces histoires n’expliquent pas vraiment Israël. La moitié des Juifs ici vient du monde islamique et a une histoire différente. Vous ne pouvez pas comprendre le pays sans le comprendre en termes de religion, de politique, de musique, de cuisine et de la vie quotidienne dans la rue. Israël est un pays du Moyen-Orient. Il y a environ sept ans, j’ai rencontré un ancien espion, âgé de presque 90 ans, qui m’a raconté une histoire sur la création de l’Etat, qui ne ressemblait en rien à ce que j’avais entendu auparavant. C'était Isaac Shoshan. Dans son histoire, les Juifs des pays arabes étaient les personnages principaux. Leur identité arabe, qui était un désavantage en Israël à cette époque, est devenue leur arme dans la cause sioniste et leur entrée dans cette nouvelle société juive. Leur identité est restée longtemps secrète. Je pense qu’il est temps que cette histoire soit connue.


A.J.: Quel était le rôle de la « section arabe » du Palmach ?

M.F. : Le Palmach, était une force de combat paramilitaire juive qui a combattu avant la création d’Israël, elle s’inspirait dans une certaine mesure des partisans de Tito et du maquis.  Au-delà de ses unités régulières, au fil des ans, ont été créées des unités spécialisées spécifiques, comme la «section allemande», composée de Juifs allemands qui étaient censés imiter les nazis si la Wehrmacht occupait la Palestine (cela semblait probable en 1941 et 1942).  La « section arabe » était une de ces petites unités. Elle était composée de Juifs qui pouvaient imiter les Arabes, et qui étaient censés ramener des informations sur la population et les forces militaires présentes dans ces pays. La plupart des Juifs dans le pays à cette époque venaient d'Europe de l'Est. Ils ne pouvaient pas parler l'arabe, ni se fondre dans une population arabe. Ils avaient besoin de gens qui pourraient faire illusion. Avant et pendant la guerre de 1948, la section arabe était l'une des seules sources fiables d'information sur l'ennemi.


A.J.: Comment se porte Isaac aujourd’hui ?

M.F : Isaac est un de ces espions qui a œuvré notamment au Liban dans un kiosque à journaux. Je l’ai revu récemment et je lui ai donné un exemplaire du livre. Je rêvais de ce moment au cours des sept années de travail sur ce projet. Il aura 95 ans cette année. Il a du mal à marcher et est évidemment plus faible qu'il ne l'était autrefois. Mais, j’espère être en aussi bonne santé et drôle, et surtout conserver intacte cette fantastique mémoire quand j’aurai 95 ans.


A.J.: Peut-on dire que ces espions ont préfiguré le Mossad ?

M.F : La « section arabe » préfigure de manière importante le Mossad. Il y en a quelques autres comme le Bureau de renseignement Haganah, et l'appareil d'immigration illégale avant 1948, Alya Beh. Mais c'est la section arabe qui a changé la façon dont le mouvement sioniste a approché l'espionnage dans le monde arabe. Avant la section, les agents de renseignement sionistes utilisaient principalement des collaborateurs – des Arabes palestiniens payés pour fournir des informations. Isaac et ses amis ont montré que les Juifs pouvaient assumer des identités arabes et pénétrer avec succès ces sociétés, servant d'espions meilleurs et plus fiables. Isaac et la plupart des autres personnages du livre sont entrés dans le Mossad après la création de l'État. C'est une partie cruciale de la naissance du Mossad et du succès des renseignements israéliens au cours des premières décennies de l'existence d'Israël. 


Matti Friedman, « Espions de nulle part, l’avant-Mossad », éditions Liana Levi, 300 p, 21 euros

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