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22 Septembre 2019 | 22, Elul 5779 | Mise à jour le 20/09/2019 à 14h02

Rubrique Israël

Shmuel Trigano : La pierre d’achoppement

(DR)

Les perspetives de la semaine par Shmuel Trigano, Professeur des Universités.

Quand on cherche à s'expliquer l'origine de la violence (verbale) qui marque la vie  politique israélienne, on est conduit à une tout autre vision que celle de l'opinion dominante, celle des « Bobos », les « Bourgeois-Bohèmes », c'est à dire d'une classe qui non seulement détient le pouvoir et l'influence (« bourgeois ») mais encore a la faiblesse de se croire « révolutionnaire » et « libertaire » (d'où « bohème »), ce qui autorise ses membres à pontifier en grands moralistes face au « populisme » supposé de ceux qui ne partagent pas leurs idées. Dans leur vision, les choses sont claires : d'un côté, l'élite éclairée qu'ils représentent, de l'autre la masse tribale et amorale. Cette description pourrait convenir au paysage de toutes les sociétés « démocratiques » d'aujourd'hui. 

Cependant, il y a en Israël une généalogie intrinsèque à cet état de faits qui a à voir avec les origines de l'Etat et son caractère juif. Dans le Yishouv, il y avait déjà un « Etat avant l'Etat » ou plutôt plusieurs sociétés parallèles, (droite, gauche, religieux, etc), organisée avec leurs propres institutions. Au terme d'une concurrence violente, la gauche travailliste l'emporta sous la houlette de Ben Gourion, au point que l'Etat, une fois proclamé, se confondit avec le Parti Travailliste. La droite, la personne de Begin furent rejetées, sous le quolibet de « fascisme ». Ben Gourion eut l'ambition de forger une nouvelle identité « israélienne », qualifiée de « melting pot ». De cette entité, furent écartés les sépharades, identifiés à des « ethnies de l'Orient » comme pour laisser entendre qu'ils ne faisaient pas partie de la nation, sauf à se fondre dans une nouvelle entité en rupture avec leur judéïté.  

Cette opération de créer une identité collective qui remisait au placard sépharades, religion et droite échoua et cet échec devint probant avec le « renversement » (Mahapakh), soit la montée au pouvoir  de Begin en 1980 qui fut l'expression puissante de l'Israël exclu, le « Second Israël ». L'intelligentsia israélienne entreprit alors en Europe et aux USA une croisade pour alerter l'opinion occidentale contre le « fascisme » montant en Israël. Cet état de faits se transforma de façon inattendue, car la droite qui avait été reléguée durant des décennies n'avait pas d'élite de rechange et en tout cas, ne se livra pas à une chasse aux sorcières, de sorte que l'élite travailliste resta au pouvoir sur le plan de la culture, de l'intelligentsia, de la représentation, etc. 

Il se produisit ainsi une coupure dramatique entre la scène et le public. La droite était au pouvoir, mais c'est la gauche qui tenait le micro, commençait à produire une culture allant dans le sens du postsionisme, voire de l'antisionisme, alors que la potentialité de la création d'une élite à droite butait sur le cercle vicieux d'une autoreproduction de l'élitehyper minoritaire mais dominante, détentrice encore à ce jour du pouvoir symbolique et de la domination idéologique. Cet état de faits se cristallisa dans une nouvelle structure de pouvoir dans laquelle l'exécutif se retrouva encadré entre la Cour suprême, l'appareil judiciaire, les médias et toute la sphère culturelle. Je dépeins là le décor d'une vraie guerre (in)civile, qui se déroule aujourd'hui même. Et toujours dans l'alerte au « fascisme », y compris dans la bouche d'un général ! 

Ces enjeux se sont retrouvés amplifiés à l'extrême avec la guerre des six jours quand il a fallu qu'Israël fasse un choix sur le devenir de territoires qui sont depuis toujours au cœur de la terre d'Israël. S'en séparer revient à prononcer un jugement sur soi-même, pas seulement sur Jérusalem mais aussi Tel Aviv, Beeersheva, Tibériade. Y renoncer c'est détruire définitivement la légitimité de l'Etat d'Israël sur cette terre, dissocier objectivement et symboliquement le destin juif du destin « israélien ».  Cette décision est devenue la pierre d'achoppement de l'avenir de l'Etat mais pas dans le sens que l'intelligentsia israélienne veut lui donner.

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