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20 Juillet 2019 | 17, Tammuz 5779 | Mise à jour le 17/07/2019 à 18h17

Rubrique Moyen-Orient/Monde

Anastasio Karababas : « La Grèce a connu une occupation particulièrement sauvage »

Dans Les études du CRIF, remarquable collection dirigée par Marc Knobel, Anastasio Karababas, auteur de «La Shoah». L’obsession de l’antisémitisme depuis le XIXe siècle, nous fait découvrir l’histoire et la vie des Juifs de Grèce. Son livret, téléchargeable gratuitement sur le site du CRIF, est tout simplement passionnant. Entretien avec l’auteur.

Actualité Juive: Dans «Sur les traces des Juifs de Grèce», vous nous révélez une histoire somme toute assez peu connue. Comment l’expliquez-vous ?

Anastasio Karababas : Je dirais que l’histoire de la Grèce dans son ensemble est méconnue.  On a tendance à associer ce pays à l’Antiquité alors que de nombreux événements se sont succédés depuis 2000 ans. La plus vieille communauté juive d’Europe appartient justement à cette longue histoire ignorée.  


A.J.: Pouvez-vous résumer la situation des Juifs de Grèce avant la Seconde Guerre mondiale ? Quels sont les dommages de la Shoah ?

A.K. : Avant la Shoah, la dynamique communauté juive compte environ 75.000 membres majoritairement situés dans les régions du nord : Macédoine avec Thessalonique comme épicentre, Thrace, Epire et Corfou. Trois groupes la composent: les Romaniotes (installés dans le territoire depuis Alexandre le Grand), les Ashkénazes (venus d’Europe centrale principalement entre le XIe et le XVe siècle) et les Juifs de la péninsule ibérique (arrivés après l’expulsion d’Espagne et du Portugal). Ces derniers sont de loin les plus nombreux. La Shoah vient balayer cette diversité. Nazis et Bulgares humilient et ruinent les Juifs avant de les déporter massivement au printemps 1943. Entre mars et juillet 1944, le reste du territoire comme Athènes, la Crète ou Rhodes connaît le même sort. Au total, près de 90% des Juifs grecs sont exterminés. Proportionnellement à la population du pays, c’est le pourcentage le plus important après celui de la Pologne et de la Lituanie. 


A.J.: A votre avis, comment peut-on expliquer que le travail de mémoire ne débute que maintenant en Grèce ?

A.K. : Le pays a connu une occupation particulièrement sauvage. Près de un Grec sur 10 a perdu la vie et les dégâts matériels sont considérables. De surcroît, une guerre civile éclate en 1946. La Grèce peine à se relever. En 1967, une dictature militaire plutôt antisémite s’empare du pouvoir. Jusqu’aux années 1980, voire 1990, il s’agit d’un pays en difficulté. Durant toutes ces décennies d’instabilité, la Mémoire de la Shoah n’a pas pu prendre place. Quelques projets sont réalisés au tournant du siècle mais une crise sans précédent vient perturber encore une fois le processus. Le réveil mémoriel est en effet récent et progressif. Plusieurs facteurs l’expliquent. Tout d’abord, la volonté politique des partis de gouvernement face notamment aux mouvements néonazis qui prônent la haine et le négationnisme. Ensuite, la prise de conscience de l’Union Européenne (et d’autres acteurs internationaux) qui poussent et épaulent le pays dans ce travail de Mémoire. Enfin, le lien étroit entre la Grèce et Israël face à la menace turque. 

« Les plus jeunes sont encore persuadés que les Juifs sont les assassins de Jésus »


A.J.: Comment vivent les Juifs en Grèce aujourd’hui ? 

A.K. : Les 5000 Juifs de Grèce vivent principalement à Athènes et Thessalonique. Leur mode de vie est occidental. Comme dans le reste de l’Europe, ils pratiquent leur religion sans grande difficulté mais ne s’exposent pas en public. On peut ajouter que dans un contexte de crise économique et de pertes de repères, la montée de l’extrémisme vient perturber le travail d’Histoire et de Mémoire. Le parti néo-nazi Aube Dorée est soutenu par près de 15 % des Grecs en âge de voter. Or, ce parti recrute souvent parmi les plus jeunes qui sont souvent encore persuadés que les Juifs sont les assassins de Jésus et qu’ils dominent le pays avec leur argent. Parallèlement, d’après des études récentes, près de 70 % de la population grecque prise dans son ensemble pense que les Juifs exagèrent les chiffres de la Shoah afin que les autorités, nationales et internationales, leur accordent des privilèges. On saisit ici combien le travail de mémoire, mais aussi d’éducation, est fondamental. Il sont en train d’être menés et il faut encourager l’Etat grec dans cette voie.

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