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17 Octobre 2019 | 18, Tishri 5780 | Mise à jour le 10/10/2019 à 17h12

Rubrique Culture/Télé

Eliette Abecassis : « Le judaïsme a instauré une façon de créer un espace réservé à l’humain »

Crédit : Claude Gassian

Dans une société où la science fait figure de morale, la philosophe et romancière Eliette Abecassis nous invite à renouer avec le sens et publie L’envie d’y croire (Albin Michel).

Actualité juive : Notre époque relèverait-t-elle d’une dystopie contrôlée par un capitalisme outrancier infiltré dans tous les pans de notre société, notamment à travers les GAFA ? 

Eliette Abécassis : Nous nous dirigeons en effet vers ce que dépeignent les dystopies, telle «Le Meilleur des Mondes», «1984» ou plus récemment «Divergent : une société régie par la science et la techno science, liées au capitalisme». Il s’agit, finalement, d’une société dont la science s’érige en nouvelle morale. C’est un constat effrayant mais le fait d’être en pleine mutation nous laisse encore le temps de réfléchir et d’agir…


A.J.: Ce livre est aussi le journal de vie d’une femme, d’une mère et d’une philosophe, trois femmes en une dépeintes dans une scène très visuelle, amusante et triste à la fois, où vous êtes assise dans la cuisine, seule. « Et là, j’ai su » dites-vous…

E.A. Oui, j’ai compris que tout était en train de changer, aussi bien dans les rapports parents/enfants que dans les rapports humains. J’ai compris que mes enfants n’étaient plus mes enfants mais qu’ils étaient devenus les enfants des GAFA avant tout et que leur esprit était « capté ». J’ai aussi compris mon impuissance à agir sur eux…


A.J.: S’ensuit une salve d’expressions « t’inquiète, quoi qu’il, ta gueule, t’es ouf, grave beau, staive, tu me saoûles. Voilà un registre lexical auquel vous ne nous avez pashabitués… 

E.A. Les adolescents parlent une sorte de néo-langue, langage appauvri porteur d’une vraie violence. Les phrases ne sont plus construites et se limitent à des interjections qui signifient, en substance, « Fiche-moi la paix ». Je ne décèle ni les sentiments ni le romantisme ni l’idéal que nous puisions, adolescents, dans nos lectures. Nos enfants, devenus matérialistes, sont dans une sorte de narcissisme construit par Instagram et les réseaux sociaux sur lesquels leurs photos doivent être likées. La perte de ce qui fait que l’homme est homme - l’amour, les sentiments, le respect, les valeurs, le sens du bien et du mal… - a de quoi nous rendre tristes.


A.J.: À ces tristes constats des premières pages succèdent l’envie d’y croire et la volonté de réagir. S’il est urgent de revenir sur nos pratiques et nos comportements, il faut, en priorité, réguler le Net qui connaît une flambée antisémite. Vous citez le livre de Marc Knobel (Haine et violences antisémites, une rétrospective

2000-2013)… 

E.A. Marc Knobel montre bien l’épouvantable déchaînement raciste, antisémite et xénophobe qui n’est absolument pas contrôlé et qui rappelle ce qui s’écrivait dans les journaux des années 1930. Internet est devenu le déversoir de toute cette haine. C’est pourquoi il faut absolument le réguler et le contrôler. 



A.J.: Qui d’autre qu’ElietteAbecassis aurait pu relever la paronymie entre Google et Golem !…

E.A. Inventé par le Maharal de Prague, le Golem est une espèce de robot avant l’heure qui a fini par se retourner contre son créateur, contraint de le débrancher parce qu’il était devenu trop puissant et trop intelligent. De la même façon, Google, le monde numérique, les GAFA, l’Intelligence Artificielle, qui sont nos créatures, sont en train de prendre le contrôle de l’humain. Le thème du Golem n’a jamais été aussi pertinent qu’aujourd’hui.  


A.J.: Que signifie « réintroduire la foi », comme l’une des solutions que vous avancez ?

E.A. La foi, c’est le sens que l’on va donner à sa vie. Cela concerne tout ce qui est gratuit. Ce peut être une méditation, la confiance en soi… Elle revêt un sens beaucoup plus large que le religieux. Nous avons un besoin de foi car nous avons un besoin de sens. Privée de sens, la foi qui définit l’humanité même de l’homme se tourne vers Google ou le portable comme s’ils étaient devenus les oracles de la vérité. Il faut redonner un vrai sens à sa vie. Si nous ne réintroduisons pas une forme de transcendance dans nos vies, c’est la science qui va devenir notre foi. Et l’on sait bien que la science n’a rien à voir avec la morale. J’ajouterai que le judaïsme a quelque chose à dire à notre monde. Dans nos sociétés gouvernées par la technologie, chabbat n’a jamais été aussi important, tant il prend le sens d’une déconnexion et d’une e-detox. On se remet à parler, à échanger, à dîner longuement et à jouer à ces jeux dont le nom -jeux de société- prend tout son sens et qui rendent les enfants heureux. Sans oublier la sieste ! C’est nourrissant et vital. Au sein même de la modernité, le judaïsme a instauré une façon de créer un espace réservé à l’humain.


Eliette Abecassis, L’envie d’y croire, Albin Michel, 216 p, 18 euros


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