Default profile photo

19 Août 2019 | 18, Av 5779 | Mise à jour le 08/08/2019 à 12h19

Rubrique France/Politique

Danny Trom : « Pour que la vague antisémite soit freinée, il eût fallu que la régulation sociale se fasse »

Crédit : HANNA ASSOULINE.

« La France sans les Juifs »*, sorti récemment fait énormément parler de lui tant son analyse interpelle sur l’avenir à la fois du pays et de la communauté. Rencontre avec son auteur, chercheur au CNRS.

Actualité Juive: L’émigration des Juifs qui quittent la France serait selon votre analyse un phénomène irréversible. Celui-ci aurait-il pu être évité si, dès le début des années 2000, le climat antisémite qui commençait à s'installer avait été réprimé comme il aurait dû l’être ?

Danny Trom : Rien n’est irréversible, mais si les tendances que je tente de saisir se poursuivent il n’y aucune bonne raison que cela s’arrête. Pour préciser mon diagnostic, je me permets de renvoyer à mon ouvrage « Persévérance du fait juif » paru en 2018. Le maintien des juifs en Europe a toujours été dépendant de conditions spécifiques, essentiellement de leurs relations avec les pouvoirs en place. Ils lui faisaient allégeance en échange de leur protection contre l’hostilité de la populace. Depuis, et malgré l’ère de l’Émancipation, cette relation est demeurée essentielle, quoique souvent implicite. Le nazisme et la collaboration d’État en France a rompu ce schéma.

Ce qui caractérise la situation actuelle est en somme un retour à la situation d’antan, où l’hostilité à l’égard des juifs émane de segments de la société, mais où l’État ne semble pas avoir la capacité de freiner ce qui est devenu un véritable mouvement social.


A.J.: Malgré ses proportions et son importance, « le phénomène migratoire des Juifs qui quittent la France a été tout bonnement ignoré », écrivez-vous. N’est-ce pas parce qu’il révèle un déni et une incapacité des pouvoirs publics d'assurer la pérennité d’une vie juive en France ? 

D.T. : Exactement. Les pouvoirs publics ont mis du temps à prendre la mesure du phénomène, pensant que cela se tasserait. Quand ils ont compris que la France était devenue pour les juifs inhospitalière, les prises de positions ont été régulières et souvent fortes. Mais cette parole d’autorité est sans autorité, elle n’est pas entendue. La crise que vivent les juifs s’inscrit dans une crise plus large où toute parole d’autorité, quelle qu’en soit la nature, est contestée, ressentie comme un effet de domination. Cela entraîne une situation où des paroles fortes sont tenues au sommet de l’État pour réassurer les juifs, mais elles ne font que confirmer dans l’esprit de beaucoup la mainmise des juifs sur la République. Pour que la vague antisémite soit freinée il eut fallu que la régulation sociale se fasse, ce qui n’a pas été le cas. Et l’État libéral ne peut pas pénétrer profondément dans la société sous peine de détruire les libertés. Il est donc impuissant.


A.J.: « Les Juifs ne sont pas poussés à la sortie par quelques islamistes fanatiques mais par le terreau sur lequel ils prospèrent » et au sein duquel se développe la "culture du ressentiment à l’égard des juifs". Là encore, peut-on imaginer que cette culture puisse décroître ?

D.T. : Il faut constater qu’elle s’accroit et se répand. Il y a certes le terrorisme islamiste, mais le problème est structurel. Les classes populaires ont été désorientées par l’effondrement des instances socialisatrices du mouvement ouvrier (communisme municipal, syndicats, partis). Leur vision du monde aussi s’est effondrée et elles cherchent à donner un sens à leur misère en regardant en direction de la droite xénophobe ou des islamistes. 

  Les juifs, associés dans l’esprit de beaucoup à l’argent, à l’hégémonie culturelle, à la domination « coloniale », aux élites et au pouvoir en général, en font les frais.   


A.J.: Au-delà de ce terreau favorable, l’avenir des juifs en France – et même en Europe – semblait compromis dès la fin de la Seconde Guerre mondiale expliquez-vous. Le développement des communautés juives en France et en Europe sur la deuxième partie du XXème siècle n’aura donc été qu’une parenthèse ?

D.T. : En effet, il n’est pas certain que le judaïsme européen se relève de la Shoah. On a cru qu’elle bloquait toute résurgence de l’antisémitisme alors qu’elle est devenue le vecteur de sa reformulation. Convergent  ici potentiellement deux intérêts distincts : celui d’une Europe qui, si elle veut retrouver un projet politique propre, voire même revenir aux États-nation d’antan, croit devoir en passer par une minoration de la Shoah ; celle des populations postcoloniales, immigrées en nombre ces dernières décennies, qui estiment que les juifs, avec la Shoah, leur font de l’ombre.


A.J.: On referme votre livre forcément pessimiste quant à l’avenir de   notre communauté en France…

D.T. : Ce qui nourrit mon pessimisme est l’analyse de notre situation à la lumière de la longue durée de la présence juive en Europe. Depuis le XIXe siècle, il y a une mise en mouvement géopolitique des juifs d’Europe. Si les juifs quittent la France, ce sera, empiriquement, la fin du judaïsme européen dont on verra rétrospectivement qu’elle ne fait que clôturer un cycle. 


*Éditions PUF. 15 euros



Toute reproduction, totale ou partielle, de ce site ou d’un ou de plusieurs de ses composants, par quelque procédé que ce soit, sans autorisation expresse de son créateur, et interdite, (…) une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Powered by Edreams Factory