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18 Avril 2019 | 13, Nisan 5779 | Mise à jour le 17/04/2019 à 17h44

Rubrique Judaïsme

Du vin au divin

(flash90.)

Rachi, notre plus grand commentateur de la Bible et du Talmud, est souvent associé dans l’imagerie populaire au métier de vigneron qu’il aurait exercé pour gagner sa vie.

Dans son livre, « Rachi de Troyes », Simon Schwarzfuchs déclare : « On ne sait pour ainsi dire rien des occupations professionnelles de Rachi. Selon certains auteurs, il aurait été vigneron. En ce temps-là, les vignes n’étaient pas rares autour des maisons car plus d’un propriétaire produisait alors le vin nécessaire à la consommation de sa famille. C’était probablement le cas de la plupart des juifs de la région pour lesquels la production du vin posait nombre de problèmes d’ordre rituel. Il serait donc assez imprudent de considérer que Rachi était un grand producteur de vin et qu’il fabriquait du champagne à une époque où il n’en existait pas encore ! ». Voilà un propos clair qui pourtant ne scelle pas définitivement le lien de Rachi avec le vin. Rabbi Chnéor Zalman de Lyadi, référence parmi les références de la doctrine hassidique, déclare quant à lui « Rachi de la Torah est le vin de la Torah ». Il n’est plus question ici du métier de Rachi, dont on laisse soigneusement les historiens continuer à débattre, mais à proprement parler de l’œuvre de Rachi, et plus précisément, de son incontournable commentaire de la Torah, qui contribue à son iconique popularité au fil des siècles.

Mais que peut bien signifier cette expression ? Dans la littérature rabbinique, le vin renvoie à la dimension ésotérique de la Torah. Dans la langue sainte, les mots « vin »  (yayine) et «  secret » (sod) ont pour même valeur numérique 70. Cette équivalence relevée dans le Talmud a donné la célèbre expression : « Quand le vin entre, le secret sort ». Le commentaire de Rachi renfermerait ainsi ni plus ni moins que les secrets de la Torah. Voilà une déclaration surprenante si l’on admet communément que Rachi a pour ambition de clarifier le sens simple du texte biblique, comme lui-même le précise à plusieurs reprises dans son œuvre. C’est ici que la métaphore du vin de Rabbi Chnéor Zalman de Lyadi prend tout son sens. Le raisin est un fruit qui peut se manger tel quel. Sous cette forme, il symbolise le texte sacré dans son premier niveau de lecture tel qu’il apparaît à l’évidence.


« Le vin entre, le secret sort »


Le raisin peut aussi être pressé pour donner à terme un savoureux et enivrant breuvage. Le vin devient sous cet aspect la représentation par excellence d’une interprétation plus approfondie du texte, fruit d’une réflexion à la longue maturation, à l’image de ce raisin que l’on broie pour en faire sortir le précieux liquide, qui se bonifiera avec le temps et dont il sera possible d’apprécier une vertigineuse palette aromatique. Tout comme le raisin est indissociable du vin, le sens ésotérique est inséparable du sens littéral. Ainsi si Rachi est venu pour clarifier l’un, indirectement, il en éclaire forcément l’autre. Il n’y a plus qu’à trouver le fil commun, la connexion qui unit l’un à l’autre, à la manière de l’âme qui anime le corps. Nous voilà de plain-pied dans toute la vocation de Rachi : apprendre à tisser le lien entre l’essence des choses et leur apparence. Le vin devient de la sorte une quête du divin. Le plaisir qu’il procure représente ce bonheur de voir comment la Création est unifiée à son Créateur. Le doute a laissé place à la providence. La joie peut enfin être à son comble. 

Au travers de cette image du vin, nous comprenons désormais que boire du vin est une expérience noble, qui quand elle est réussie, nous connecte à la vie, là où le matériel et le spirituel se rejoignent harmonieusement. Avec cette perspective, il est temps de trinquer en se souhaitant Lé’haim, qui signifie « à la vie » en hébreu.

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