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16 Octobre 2019 | 17, Tishri 5780 | Mise à jour le 10/10/2019 à 17h12

Rubrique Culture/Télé

Dov Alfon : « J’ai essayé de faire comprendre ce qu’est Israël »

Crédit : Assaf Matarasso.

Après avoir été best-seller en Israël, traduit en de nombreuses langues et être en passe de devenir une série télévisée, le roman «Unité 8200*», du nom de la fameuse unité secrète de Tsahal est disponible en français depuis le début du mois. Rencontre passionnante avec son auteur installé en France, lui-même ancien officier des services de renseignements israéliens et correspondant d’Haaretz.

Actualité juive: «Unité 8200» est un thriller d’espionnage où il est beaucoup question des services secrets israéliens. Est- ce que tout ce que vous racontez sur cette unité militaire est vrai ? 

Dov Alfon : Au-delà de l’intrigue fictionnelle, j’ai essayé de rester dans un cadre réaliste, voire hyperréaliste. Pour l’édition israélienne, mon propos, était de faire comprendre au lecteur comment le monde marche vraiment. C’est aussi la question que se pose la jeune agent Oriana, face à l’attitude de ses supérieurs ingrats ou filous ou face à des manipulations qu’elle observe. Mon livre se devait donc forcément d’être réaliste par rapport au monde financier, politique et celui de l’espionnage. 

Pour l’édition française, un peu remaniée, j’ai essayé aussi de faire comprendre ce qu’est Israël, pays dont on peut avoir soit une image totalement négative – comme beaucoup de Français l’ont malheureusement – soit une image idéalisée, une image d’Épinal, comme peut l’avoir parfois la communauté juive. Je voulais montrer qu’Israël est un pays comme les autres, mais où vivent des gens extrêmement intéressants. 


A.J.: Israël est donc bien selon vous désormais un pays comme les autres…

D.A. : C’est l’une des questions que pose le livre, à travers les regards d’Oriana et de Abadi. La première incarne la jeune Israélienne sioniste idéaliste, qui vient du kibboutz, qui croit en sa mission et qui est stupéfaite de voir ce qui se passe au sein de l’état-major. Le second, le vieux routard désabusé né en diaspora regarde cette question sioniste à travers ses interrogations quant à son retour au sein de l’armée. Volontairement, le livre n’apporte pas de réponse. Il m’était toutefois important de poser la question de savoir si ces valeurs juives, devenues valeurs judéo-chrétiennes, sont toujours représentées dans Tsahal. Toutes ces questions qui relèvent de la mission, de la sauvegarde de l’État, de l’honnêteté… et qui sont confrontées à l’Israël d’aujourd’hui.

 

A.J.: Y aurait-il une ligne de démarcation entre l’Israël dirigé par ceux qui ont participé à la fondation de l’État (Ben Gourion, Eshkol, Shamir, Golda Meïr et Begin) et ceux, tels Ehud Barak, Ehud Olmeto et Binyamin Netanyahou, qui sont nés après 1948 ?

D.A. : Je n’ai pas l’année précise à laquelle on peut dater cette rupture générationnelle, mais en effet, cette démarcation est à mon sens essentielle. Est-elle due au fait du boom économique presque insolent que connaît Israël ? Est-ce que l’argent corrompt forcément ? Est-ce parce que l’on a soudain moins besoin de dons d’organisations juives de diaspora et que l’on peut se permettre de faire des sottises avec le budget national ? Ou bien est-ce tout simplement l’époque où nous vivons, et où un certain populisme de droite comme de gauche est en train de conquérir le monde et donc Israël est forcément concerné ? 


Israël a faussé les cartes


A.J.: Vous insistez dans votre livre sur le contraste, saisissant, entre l’âge, extrêmement jeune, des agents officiers de Tsahal et l’importance des tâches qui leur sont confiées… 

 D.A. : C’est en effet un point clé de mon roman et un point clé pour comprendre Israël qui est un pays parfois un peu enfantin. Cela m’avait déjà frappé lorsqu’à l’âge de vingt ans, je suis devenu officier à l’unité 8200 et que je me suis retrouvé à la tête d’un budget annuel de cinq millions d’euros. Cela me semblait à la fois bizarre et follement excitant. Et forcément, ces responsabilités que l’on vous met sur les épaules vous rendent adulte beaucoup plus rapidement.

L’élan technologique et cette capacité d’invention artistique (que l’on remarque dans les séries télévisées israéliennes notamment) spécifiques à Israël viennent aussi du fait que dans nul autre pays un scénariste de vingt ans ne pourrait proposer des idées pareilles parce qu’il n’aurait jamais été confronté à une réalité pareille auparavant.


A.J.: Tout comme vous, le personnage de Abadi est né en Tunisie, puis a vécu son enfance en France et fait ensuite son Alyah avec sa famille. On perçoit tout au long du roman la complexité et la multiplicité de son identité. Est-ce si compliqué à vivre ? 

D.A. : À mon sens, cette complexité est surtout très juive. Or, pour des Israéliens, ce mot ne veut plus dire grand-chose. Abadi est le représentant tout à fait normal d’une communauté juive dont les ancêtres venaient de Portugal ou d’Espagne, puis sont passés par la Libye, la Tunisie et la France avant d’arriver en Israël. Or, Israël a faussé les cartes, en ce sens où la déclaration officielle du pays considère que cette histoire migratoire est désormais terminée et que l’on peut avoir une seule patrie et renoncer à ses multiples passeports. Ainsi, contrairement à Abadie, Oriana incarne l’Israélienne de naissance, dont le père était lui-même haut responsable à l’armée et qui ne connaît pas ce genre de question identitaire. Je pense que lorsque l’identité est multi-patries, elle renvoie à des questions d’identité millénaires et que l’on se sent plus juif dans des situations pareilles.

Éditions Liana Levi. 385 pages, 21 euros  


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