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16 Octobre 2019 | 17, Tishri 5780 | Mise à jour le 10/10/2019 à 17h12

Rubrique Culture/Télé

Eric Toledano et Olivier Nakache : « Le tournage d’Hors Normes restera gravé dans nos mémoires »

Crédit : CAROLE BETHUEL

Présenté hors compétition en clôture du 72e Festival de Cannes avant sa sortie en salles le 23 octobre, Hors Normes a créé l’événement sur la Croisette samedi soir. Le dernier film d’Eric Toledano et Olivier Nakache questionne notre rapport à la norme dans la société en portant à l’écran les parcours d’enfants autistes et de leurs éducateurs. Largement inspirés par le quotidien des associations Le Silence des Justes de Stéphane Benhamou (Vincent Cassel dans le film) et le Relais Ile-de-France de Daoud Tatou (Reda Kateb), les réalisateurs se confient sur leur nouveau projet en exclusivité.

Actualite juive : Cet automne sortira « Hors Normes » sur les écrans. En 2015, vous aviez réalisé un documentaire sur l’association Le Silence des Justes que vous aviez appelé « On devrait en faire un film ». Pourquoi ce sujet faisait-il déjà écho chez vous ? 

Eric Toledano et Olivier Nakache : Hors Normes réunit un peu toutes les problématiques qu’on a essayées de décrire au cinéma depuis le début. Le film parle à la fois du handicap et de la différence, de ce qui est justement hors normes comme c’était déjà le cas dans Intouchables. Il parle aussi d’un groupe au travail, c’est-à-dire de l’énergie humaine que l’on observe quand des personnes se mobilisent ensemble sur un projet, un objectif précis. C’était le cas dans Nos jours heureux, dans Samba et dans Le Sens de la Fête. Le monde de l’autisme et de ceux qui les encadrent est une thématique très complexe à décrire à travers une fiction, car faire jouer des enfants autistes et mettre en scène une telle réalité est forcément difficile à reconstituer. Nous avons commencé avec un documentaire pour Canal +. En 2015, de façon prémonitoire, on l’avait appelé On devrait en faire un film. On sentait qu’il y avait la matière potentielle pour un long métrage mais on attendait de trouver le bon angle. Et puis il y a eu un événement, comme souvent. Un déclic. L’IGAS - l’Inspection Générale des Affaires sociales, a publié un rapport sur cette association et quand on l’a eu entre les mains, on a compris qu’on avait trouvé l’angle, qui peut se résumer de la manière suivante : est-ce que parfois, ce n’est pas en transgressant la règle qu’on la redéfinit ? Est-ce que finalement être hors normes, ce n’est pas de questionner la marge pour s’interroger sur la définition de la norme ? 


A.J.: Il y a souvent dans vos films plusieurs histoires dans l’histoire. Que vient raconter celle de l’amitié entre Stéphane Benhamou et Daoud Tatou ? 

O.N et E.T. : Cette amitié vient peut-être nous raconter que devant la pathologie, il n’y a plus d’identité mais uniquement de l’humanité. Le film aurait presque pu s’appeler A sa place. Si la religion, c’est de s’occuper de l’autre parce qu’il est vulnérable alors elle est à sa place. On peut aussi parler de celle des enfants qui sont laissés pour compte par la société et qui trouvent leur place au sein de ces associations. La place des jeunes de quartiers difficiles qui n’en ont pas forcément et qui sont embauchés comme référents. Et pour le dire de façon cinématographique, on a tenté de montrer comment des enfants et des adolescents que nous classons en dehors de la norme dans la société et qui communiquent très peu, voire pas du tout, arrivent à faire parler entre eux des gens dits normaux qui eux ne se parlent plus vraiment. C’est ce qui se passe dans ces associations : elles accueillent des jeunes de toutes origines et religions, tous ensemble, ils se mettent au service de personnes vulnérables. Nous avions envie de montrer cette collaboration qui pourrait servir d’exemple. Toute la journée, on disserte sur ce qui ne marche pas dans la société, on nous montre ce qui dysfonctionne mais cela ne nous dispense pas, de temps en temps, de mettre en avant des exemples qui marchent. Il se trouve qu’à cet endroit, il se passe des choses intéressantes. C’était beau de pouvoir les décrire. C’était émouvant. C’était drôle aussi - il y a aussi beaucoup d’humour, de recul, donc c’était un sujet qui nous attirait, nous passionnait. 


A.J.: L’expression « Hors normes » signifie à la fois la différence et la grandeur. Est-ce aussi le message de votre film, qu’une société plus inclusive devient plus grande ?

 O.N et E.T. : Oui évidemment, mais nous ne sommes pas des porteurs d’un discours. Les porteurs de messages sont des spécialistes. Non pas que nous ne connaissions pas le sujet - nous nous sommes immergés plus de deux ans dans ces associations - mais ce qui nous intéresse, c’est de questionner la société. Pour nous, l’artistique n’a pas vocation à délivrer des messages péremptoires pour dire la vie devrait être comme ci ou comme ça, mais de poser des questions. Si en sortant du film, les gens s’interrogent sur le monde qui les entoure, la société, la prise en compte de la vulnérabilité de l’autre, l’entente, peut-être entre les communautés, les tensions, ce magma de questions, alors on aura fait une partie de notre travail. 


A.J.: Que gardez-vous du tournage avec ces enfants autistes, que vous ont-ils inspiré sur leur manière d’être et de voir la vie ? 

O.N et E.T. : C’est dur à dire parce qu’on a vécu des expériences hors normes en elles-mêmes. Toute l’équipe s’est beaucoup attachée aux enfants et aux adultes autistes qui ont tournés dans le film. On a essayé de faire un mélange entre la fiction et la réalité. On a pris beaucoup de non-acteurs, des personnes qu’on a emmenées en partie à Cannes et qui ont monté les marches avec leurs familles et leurs éducateurs. Le tournage a été très fort émotionnellement. Les enfants ont vraiment conquis le tournage. Il y a chez eux une forme de lâcher-prise qui fait qu’on se sent bien auprès d’eux. Ce tournage restera gravé dans nos mémoires... Hors Normes n’était pas un film classique. Il est né d’une envie qui est vite devenue une nécessité car il donne à penser que la norme et la marge sont des notions très subjectives et que ce que nous considérons normal, n’est pas forcément le summum à atteindre dans la vie. Penser à la marge nous éclaire sur qui on est et pourquoi on range les choses dans telle ou telle catégorie. 


A.J: Sans ranger votre cinéma dans une catégorie, diriez-vous tout de même que c’est un cinéma bienveillant ? 

O.N et E.T. : Ce qui nous intéresse, ce sont les gens qui ont envie de changer le monde et qui agissent. Si nous faisons du cinéma, c’est parce qu’on a envie de changer les regards. Bienveillant... Oui. Dans Le Sens de la fête, un des héros citant Beaumarchais dans le Barbier de Séville disait : « Je préfère en rire avant que d’en pleurer ». C’est un peu notre vision des choses. On aime s’intéresser à ce qui est drôle et qui apporte du recul, à ce qui fonctionne et qui donne de l’espoir et de l’optimisme, sans que cela nous empêche bien sûr de voir la réalité telle qu’elle est, bien chaotique.


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