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06 Décembre 2019 | 8, Kislev 5780 | Mise à jour le 04/12/2019 à 18h11

Rubrique France/Politique

Stéphane Encel : « L’antisémitisme a toujours joué une fonction économique, sociale, fantasmatique »

A tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’antisémitisme sans oser le demander, ce dernier livre* de Stéphane Encel, docteur en histoire des Religions vient apporter bien des réponses. Rencontre.

Actualité Juive : À travers cent questions, votre livre analyse l’antisémitisme selon toutes ses époques et ses expressions. L’antisémitisme ne serait-il pas, finalement, une idéologie qui pourrait se passer de la présence de juifs pour se développer ? 

Stéphane Encel : L’antisémitisme n’a pas besoin du Juif réel. C’est une idéologie, une arme où l’on fantasme l’autre, où on l’essentialise sans chercher du tout à le connaître. Je cite la phrase de Charles Péguy en préambule, « Je préviens que je vais dire une énormité. Les antisémites ne connaissent point les juifs. Ils en parlent, mais ils ne les connaissent pas ».

Ainsi, dans plusieurs endroits dans le monde où ne vivent que très peu, voire pas du tout de juifs, l’antisémitisme se manifeste. À l’évidence donc, l’antisémitisme a une fonction. Il remonte à quelque deux mille deux cents ans et a toujours joué une fonction économique, sociale, fantasmatique.


A.J.: L’antisémitisme est-il une fascination obsessionnelle ? 

S.E. : Oui, d’une certaine manière. Le juif peut potentiellement être partout vu que physiquement, l’on ne le reconnaît pas toujours. Il y a aussi des noms qui résonnent toujours comme des symboles…Le fait aussi que beaucoup de gens pensent qu’une communauté juive est quelque chose de très fermé, très soudé de l’intérieur. Ils aimeraient en être mais ne comprennent pas comment faire, ce qui nourrit aussi cette fascination et, par conséquent les idées reçues et les fantasmes.


A.J.: En quoi l’antisémitisme est-il utile ? 

S.E. : Je renverrai à la phrase de Charles Maurras, chantre du nationalisme catholique et antisémite, disant «Tout paraît impossible, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, s’aplanit, et se simplifie ». 

Depuis l’antiquité, l’antisémitisme permet aux contestataires de dénoncer le pouvoir, du côté duquel les juifs établis se sont assez traditionnellement placés. Il est ainsi très pratique lors de contestations populaires, de s’en prendre aux Juifs pour déstabiliser le pouvoir. L’affaire Dreyfus reste emblématique. En s’élevant contre les juifs, on a cherché à attaquer la République à qui l’on a reproché sa perte de valeurs et ses faiblesses. L’antisémitisme est donc bien une arme politique. Il faut savoir écouter les antisémites, tel Maurras, lorsqu’il explique qu’il en a besoin.


A.J.: Entre l’antijudaïsme chrétien, l’antisémitisme qui s’exprime sous l’antisionisme et d’autres formes encore, peut-on toujours parler de l’antisémitisme au singulier ?

F.E. : J’ai justement souhaité écrire ce livre sous forme de questions-réponses car l’antisémitisme ne peut pas se traiter dans sa totalité sous la forme d’un essai. Il manquera toujours des nuances. Telle une mosaïque, l’antisémitisme présente depuis l’antiquité des centaines de formes différentes. Il y a presque autant d’antisémitismes qu’il y a d’antisémites. Ce sont des destins complexes et croisés. Il faut à chaque fois pointer du doigt les nuances pour bien comprendre les motivations, décrypter les comportements de façon à adapter la lutte. 

Au final, on retrouve toujours une détestation de l’autre parce qu’il est autre. C’est là un trait commun avec la fascination, sans quoi il n’y aurait que de l’indifférence. C’est bien cette fascination qui nourrit la haine antisémite.

 

A.J.: Pourrait-on imaginer une société débarrassée de l’antisémitisme ? 

F.E. : Il faudrait pour cela un pays tout neuf, qui n’ait pas connu l’influence de l’antijudaïsme chrétien, ni l’influence de l’antisémitisme musulman, ni celle de l’antisémitisme politique de droite ou de gauche, telle celle qui stigmatise les Rothschild… Il faudrait donc un pays totalement déconnecté du reste du monde et qui n’aurait pas accès à Internet non plus…

La question consubstantielle qui se pose aussi est de savoir si le judaïsme pourrait survivre sans antisémitisme. Rappelons que la motivation d’action de Theodor Herzl avait été l’affaire Dreyfus. L’antisémitisme permet aussi à certains juifs de se découvrir juifs dans un premier temps, puis dans un second, de construire une identité au-delà de l’antisémitisme.


A.J.: Quels seraient selon vous les moyens pour lutter efficacement contre l’antisémitisme ?

S.E. : Toutes les anciennes formes de travail sur le devoir de mémoire ne semblent plus fonctionner auprès des nouvelles générations. Poser une gerbe au mémorial de la Shoah quand se produit un acte antisémite relève du symbole, particulièrement mortifère, qui n’empêchera pas l’acte suivant.

Je reste convaincu que le travail doit se poursuivre sur le terrain auprès de la jeunesse. Investir les écoles et notamment 

celles de banlieue et faire un travail pédagogique constant en faisant intervenir des juifs et des musulmans ensemble. L’initiative qu’avait eue le rabbin Michel Serfaty de Ris-Orangis, le bus de l’amitié judéo-musulmane était intéressante. À la condition qu’elle puisse bénéficier de moyens et de soutiens suffisants et notamment du côté de la communauté… l


* L’antisémitisme en questions. Éditions Le Passeur 350 pages 20,90 euros


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