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20 Octobre 2019 | 21, Tishri 5780 | Mise à jour le 18/10/2019 à 12h54

Rubrique Communauté

Arlette Testyler : « Dedans, c’était l’horreur totale »

Arlette Testyler se souvient du 16 juillet 1942 où elle fut emmenée au Vélodrome d’Hiver avec sa mère Malka et sa sœur Madeleine par la Police française. Conduites au camp de Beaune-la-Rolande par la gare d’Austerlitz vidée de ses trains, dans un wagon à bestiaux, elles s’échapperont par miracle et passeront la guerre, cachées en Touraine.

Actualité Juive: Vous aviez neuf ans le 16 juillet 1942. Racontez-nous la rafle.

Arlette Testyler : Je ne pourrai jamais oublier cette journée du 16 juillet 1942 tellement elle a été violente. A 6 heures du matin, un policier avec son képi et sa pèlerine a frappé à la porte de l’appartement qu’on habitait avec ma mère et ma sœur. Maman a demandé qui frappait et un homme a répondu : « la police ». Ils étaient deux avec une liste dans les mains et ils nous ont fait croire qu’ils venaient chercher mon père, Abraham Reiman. Ma mère leur a dit qu’il avait déjà été arrêté et qu’il était interné à Pithiviers vers une destination inconnue. Je me souviens avoir dit à ce moment-là : « Non, il est à Pitchipoï ». Alors les policiers ont dit : « Venez, vous trois ». Ma mère n’a pas voulu se laisser faire. Elle a pris tout ce qui était à sa portée et le leur a jeté à la figure mais ça n’a servi à rien. Ils nous ont dit de prendre des vêtements et de la nourriture. Quelle nourriture ? On était rationné. Maman a réuni des affaires dans une taie d’oreiller et on est descendu. Il y avait dans les escaliers les quatre autres familles de l’immeuble qui avaient aussi des enfants par deux. En bas, ces horribles autobus nous attendaient. C’était l’horreur. On nous bousculait. Il fallait partir vite pour ne pas que les gens dans la rue nous voient. On sentait l’empressement des policiers pour que tout se passe vite. J’ai retrouvé dans le bus mes copains d’immeuble : Régine, 3 ans, et son frère Lazare, 10 ans. On nous a emmenés au Vélodrome d’Hiver et là, c’était l’horreur totale.  



 A.J.: Parlez-nous de l’intérieur.

 A.T. : Les autobus arrivaient avec des femmes, des enfants, des vieillards, des handicapés et ils nous déversaient dans le vélodrome. Je me souviens de la verrière bleue, des   projecteurs et des micros. Ça hurlait. On nous a projetés à l’intérieur sans eau et sans nourriture, sans rien. Je me souviens aussi de la température. Il ne faisait pas beau et sec comme un mois de juillet, mais humide et brumeux. Nous nous sommes regroupés avec nos voisins sur les marches en pierre qui nous servaient de banc. On est monté à mi-hauteur. Je me rappelle du monde et des odeurs d’excréments. Je voulais aller aux toilettes mais elles étaient bouchées alors maman m’a dit de monter avec Lazare le plus haut possible pour me mettre près d’un mur. Les gens faisaient ce qu’ils pouvaient pudiquement, derrière un manteau. J’étais une fillette assez casse-cou et dégourdie mais j’avais neuf ans et en haut, j’ai vu des tâches de sang partout. Je suis redescendue en courant vers ma mère, en hurlant qu’on tuait les gens. J’étais terrorisée. Ma mère m’a dit que non et qu’elle m’expliquerait cette chose de femme plus tard. Pour me calmer, j’ai gardé ma tête contre sa poitrine et à un moment, je me suis dégagée pour lui dire : « Regarde, il y a du linge qui tombe ». Elle m’a dit non. Ce sont des gens qui se suicident. Voilà comment était le Vel d’Hiv. 



 A.J.: Comment les élèves réagissent-ils à votre témoignage ? 

 A.T. : Les élèves sont très sensibles parce qu’ils sont bien préparés par leurs professeurs d’histoire. Je leur dis que je ne leur fais pas un cours d’histoire mais que je leur raconte mon histoire. Le témoignage est un effort. Je ne suis pas bien la veille et il me faut deux jours pour m’en remettre et pour essayer de faire le vide. Mais les petits sont si chaleureux, ils posent mille questions et il n’y en a aucune de taboue. Je réponds à toutes les questions en y mettant les formes, quand ils sont petits. L’objectif n’est pas de les traumatiser mais qu’ils puissent dire plus tard, quand ils seront grands, devant des négationnistes et des révisionnistes : « Je les ai vus. Ça a existé ». 


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