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14 Novembre 2019 | 16, Heshvan 5780 | Mise à jour le 13/11/2019 à 17h43

Rubrique Culture/Télé

Franz-Olivier Giesbert : « Je suis un petit artisan, un modeste raconteur d’histoires »

Chez Franz-Olivier Giesbert, petite et grande Histoire ne font qu'un pour le plus grand plaisir des lecteurs. Il propose de découvrir, comprendre et faire comprendre l’inexorable montée du nazisme et comment ce que personne ne croyait possible, y compris de nombreux Juifs allemands, est devenu le plus grand cimetière juif, sans sépulture, du monde. Ecrit sur plus de 10 ans, l’auteur essaye de décrypter l’insouciance de ces gens qui ont cru que rien ne pouvait leur arriver. Rencontre…

Actualité Juive: Pourquoi avoir choisi ce titre, « Le Schmock » ? Insulte en Yiddish qui évoque autant l’idiot que le salaud.

Franz-Olivier Giesbert : Ce mot me rappelle mon enfance. Je l’ai entendu à plusieurs reprises dans la bouche de mon père ou de mon grand-père, Américains de Chicago, pour désigner des sales types, des personnages abominables. Pour eux, c’était l’insulte suprême. Elle convient bien à Hitler, ne croyez-vous pas ?


A.J.: Vos héros sont attachants et débordent de vie. Pourtant, ils ne voient pas venir le danger du nazisme. Souhaitez-vous au travers de cette histoire faire prendre conscience à vos contemporains des dangers actuels ? 

FOG : J’aimerais bien… La Bête est revenue, à n’en pas douter. Elle se fraie son chemin sur les réseaux sociaux avec Soral, Dieudonné, ou dans la rue comme on a pu l’observer avec l’épisode des insultes proférées par un abruti islamiste contre Finkielkraut. Malgré l’évidence qui devrait leur crever les yeux, beaucoup d’entre nous sont dans le déni, l’insouciance. Quand ce n’est pas, déjà, dans la soumission !

J’ai commencé ce roman, il y a plus de dix ans, pour essayer de comprendre ce qui s’était passé en Allemagne, dans les années 1920 et 1930, avec la montée du nazisme puis, après son arrivée au pouvoir, la démente aventure du IIIème Reich. J’ai étudié à fond cette époque pour établir ma trame avant de créer mes personnages et de les laisser, ensuite, écrire le livre, une histoire d’amour et d’amitié. Contrairement à certains de mes confrères qui veulent tutoyer la postérité, je suis un petit artisan, un modeste raconteur d’histoires. Je m’attache à trousser des suspens à rebondissements, par respect pour ceux qui me lisent et que je ne veux surtout pas ennuyer. Au lecteur d’interpréter, voire de réécrire mon ouvrage, comme il l’entend !  A mes yeux, il a tous les droits.


A.J.: À l’instar de Ken Follet, vous écrivez une histoire dans la grande Histoire. Un des héros est même l’ami d’Hitler. 

Ce procédé d’écriture vous semble-t-il pédagogique ? 

FOG : L’histoire dans l’Histoire est une constante de la littérature et j’aime m’adonner à ce genre qu’ont exploré avant moi Hugo, Balzac, Steinbeck, Tolstoï et tant d’autres comme Follet. Mon livre est une fiction mais toute la matière historique est en effet vraie, vérifiée, c’est la moindre des choses. J’ai notamment beaucoup travaillé sur l’incroyable personnalité d’Hitler qui apparaît souvent dans le livre parce qu’il a fait la guerre de 14-18 avec Karl Gottsahl, l’un des personnages principaux du «Schmock». Tout ou presque de ce que dit le führer est extrait de déclarations qu’il a prononcées. A un moment donné, par exemple, il indique qu’il veut garder sa ridicule moustache pour détourner l’attention de son nez qu’il juge affreux, en forme de pomme de terre. C’est un fait avéré, historique. Quand vous parlez de pédagogie à propos de ce roman, vous me faites trop d’honneur, je ne suis qu’un façonnier, un lanceur d’alerte, mais je veille à ne jamais trahir ou déformer l’Histoire.


A.J.: Dans « Le Schmock », les Juifs allemands, tellement allemands, retardent sans cesse leur départ. Comment comprenez-vous cet « aveuglement volontaire » ? 

FOG : Vous avez répondu à la question en parlant de « Juifs allemands, tellement allemands. » Tout est là. Intégrés, ils ne pouvaient se sentir menacés et, dans l’indolence générale de la société allemande, ils se laissaient convaincre par des discours rassurants : d’abord, « Hitler est trop bête pour arriver au pouvoir » ; ensuite, « son programme est trop débile pour pouvoir être appliqué. » Mais, attention, contrairement à une certaine légende, il y eut aussi beaucoup de Juifs résistants, je le rappelle dans le livre. Elsa Weinberger, une courageuse héroïne qui illumine le roman, fait partie de ceux-là : elle sonne des tocsins que personne ne veut vraiment entendre. 

 

A.J.: Vous, le journaliste aux identités multiples (américaine, française, écossaise, juive), pensez-vous qu’il est possible de vivre entre identité et altérité ?L’Europe vous paraît-elle la solution aux crises identitaires ?   

FOG : On est tous des mélanges. Je n’ai jamais bien compris les affres de la double identité, les dilemmes des doubles, des triples appartenances. Depuis le jour de sa naissance, chaque humain est déchiré, coupé en deux. On sait ça depuis Platon. « Chacun cherche sa moitié, » écrit-il dans « Le Banquet. » Mais ça ne doit pas nous empêcher de vivre, de nous dépasser. La vie est si courte… Quant à l’Europe, elle n’est en effet pas le problème mais la solution. Aimons-la ! Aimons-nous !


Franz-Olivier Giesbert, « Le schmock », Gallimard, 399 p, 21,5 euros


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