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13 Novembre 2019 | 15, Heshvan 5780 | Mise à jour le 13/11/2019 à 16h30

Rubrique Culture/Télé

Karine Tuil : « Les choses humaines, ce sont les choses de la vie »

Crédit : Francesca Mantovani - editions Gallimard

Roman phare de la rentrée, en lice pour le prix Goncourt, «Les Choses humaines »* confirme le talent de son auteur qui, au fil de ses livres, explore sa capacité à voir le monde tel qu’il est. Rencontre.

Actualité juive : Les choses humaines est un roman totalement ancré dans le réel qui brouille le distinguo entre ce qui relève de la réalité et ce qui relève de la fiction. Comment expliquer cette démarche littéraire ? 

Karine Tuil : Je suis un écrivain qui aime observer et raconter la société dans laquelle nous vivons. Pour ce livre-là, je souhaitais apporter ma lecture d’un fait divers, le procès de Stanford qui, aux États-Unis en 2016, avait opposé un étudiant à une jeune femme qui l’accusait de l’avoir agressée sexuellement sur le campus. Le verdict, très clément (six mois de prison dont trois ferme) avait alors provoqué une forte vague d’indignation. Ce livre est aussi une réflexion sur les pulsions, le passage à l’acte et, finalement, sur ce que l’on porte en soi, c’est-à-dire la possibilité de faire le bien ou le mal.


AJ: La tuerie de l’école juive de Toulouse de 2012 ainsi que les viols de Cologne de 2016 sont des éléments qui font partie de votre roman. Qu’est-ce que ces tragédies révèlent du monde dans lequel nous vivons ? 

K.T. : Les drames contemporains révèlent les dysfonctionnements et les fêlures de notre société à un moment donné. En France, un homme – que je ne nomme volontairement pas – est allé assassiner de sang-froid des enfants et un père de famille dans une école juive. Ce fait est tellement monstrueux qu’il y avait aussi la volonté de l’inscrire dans un roman pour que, justement, on ne l’oublie jamais. Cette volonté exprime la part inconsciente de la démarche d’écriture. Un livre est aussi le produit de nos peurs et de nos angoisses. C’est parce que l’on n’est parfois pas capable de trouver des réponses aux drames du quotidien que l’on écrit. C’est une volonté de circonscrire le territoire de la violence pour tenter de décrypter la complexité d’une société que l’on ne comprend plus.


AJ: Mila, la jeune fille victime du viol dans votre roman, est elle-même une ancienne élève de cette école et a vécu l’horreur de 2012. Un traumatisme qui se rajoute à sa

vulnérabilité ?

K.T. : Les affaires de viol sont des histoires de domination. C’est ici la rencontre entre un jeune homme, issu d’un monde laïc, brillant étudiant, fils de parents médiatiques et influents, qui se considère en position dominante et une jeune fille, venant d’un monde juif religieux, en position de fragilité après l’épreuve qu’elle a vécue. À travers ce personnage de Mila Wizman, je voulais aussi aborder la question de la condition du Juif en France aujourd’hui. Sa fragilité, ses angoisses, ses peurs. C’était pour moi un sujet important. Mila est traumatisée par les événements qu’elle a traversés et va devoir trouver en elle la force d’affronter l’épreuve terrible qui lui arrive.


AJ: La famille Wizman, la famille juive de votre roman, est dépeinte à travers le drame de Toulouse, une Alyah ratée puis une évolution de la mère vers la religion dans laquelle elle trouve un réconfort. Autant de traits qui expriment des difficultés et des souffrances. C’est ainsi que vous percevez la vie d’une famille juive en France aujourd’hui ? 

K.T. : Les Juifs de France ont été confrontés ces dernières années à une recrudescence des actes antisémites, une forme de violence très forte qui a engendré à la fois une peur, une incompréhension et, effectivement, une fragilité. Tout semble mouvant, instable. Je suis romancière et ce qui m’intéresse avec le roman, c’est de poser des questions. Je n’ai pas les réponses. La littérature, c’est le lieu du questionnement, qui est le cœur même du judaïsme. 


«La littérature, c’est le lieu du questionnement, qui est le cœur même du judaïsme.»


AJ: Les apparences, les contradictions face auxquelles on peut être amené à se retrouver, la difficulté de maîtriser les codes d’une société où tout est nouveau…Les choses humaines, c’est tout cela ? 

K.T. : Les choses humaines, ce sont les choses de la vie. Ce sont des termes que j’avais trouvés dans «A la recherche du temps perdu » où Marcel Proust parle du «retour des choses humaines ». Mais ce roman est aussi l’histoire d’une passion amoureuse entre une femme, athée, féministe engagée et un homme, juif et enseignant dans un milieu juif. C’est le choc des cultures entre deux personnes qui ont pensé que l’amour parviendrait à vaincre tous les obstacles et qui vont être confrontées à une tragédie terrible qui va faire exploser leurs vies, leurs croyances et leurs convictions. Ce livre est aussi l’histoire d’une déflagration. Ce qui m’intéresse dans la nature humaine, c’est le point de chute, la tentation du saccage. Cela rejoint une réflexion typiquement juive là encore : Comment fait-on pour ne pas basculer du mauvais côté ?  


* Éditions Gallimard,342 pages. 21 euros


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