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12 Décembre 2019 | 14, Kislev 5780 | Mise à jour le 11/12/2019 à 17h51

Rubrique Judaïsme

Campagnes de Tichri : On ne possède que ce qu’on a donné

Dans le judaïsme, le don est un devoir, une obligation. (DR)

Les fêtes de Tichri offrent toujours l’occasion de faire preuve de bonté, de générosité, de tsédaka. C’est donc une réflexion sur le don et sur ses facultés structurantes qui nous est proposée en cette période de renouveau de la personnalité humaine.

Il faut rappeler d’emblée que dans la tradition juive, le don ne répond pas à un élan de générosité ou à un sentiment de compassion. Il est un devoir, une obligation. A maintes reprises, le texte biblique enjoint de se préoccuper du pauvre, de la veuve, de l’orphelin, des gens qui rencontrent des difficultés. Le don est alors structurant dans le sens où celui qui en bénéficie se voit ainsi soutenu ; il est aussi structurant dans le sens où il construit la personnalité morale de celui qui donne. Par le biais de ses commandements, la Torah nous aide à être humains. En érigeant le don en impératif, le Judaïsme nous permet d’élaborer une humanité digne de ce nom. C’est pourquoi la langue hébraïque ne dispose pas du verbe posséder et de l’auxiliaire avoir. La propriété est une construction. On dit : « yech li », « il y a pour moi », « il y a mise à disposition pour moi » mais il n’y a pas de « je possède », ni de « j’ai ». L’homme n’est pas le propriétaire de ses biens ; il en est le gérant ; il doit les défendre et les utiliser au mieux, pour le bien. Quand le verset énonce que « la tsédaka sauve de la mort », il entend que le pauvre est ainsi sauvé des affres de la faim et de l’humiliation ; et il entend aussi que celui qui donne est sauvé de la mort morale. « Le riche a besoin du pauvre bien plus que le pauvre a besoin du riche ». Dans ce sens, on ne possède vraiment que ce que l’on a donné puisque personne ne pourra jamais nous dérober ces biens donnés.

   Dans son ouvrage (Alé Chour II p. 195), le Rav Wolbé explique que l’homme a vocation à « créer des mondes ». Mais – précise-t-il – la seule voie que peut emprunter cette « création des mondes » est celle de la bonté enjointe. L’homme construit le monde, l’améliore, le développe, le fait évoluer, non avec la force du politique, non avec des idéaux utopiques, non avec une littérature engagée ni avec une action militante de la jeunesse mais avec des actes de bonté. « Le monde sera bâti par la bonté » (Psaume 89, 2). Chaque geste altruiste – serait-il le plus modeste – contribue à construire le monde, à le façonner, à ressusciter des esprits abattus, à rendre la vie aux cœurs contrits, à apaiser des voix gémissantes.


La langue hébraïque ne dispose pas du verbe posséder et de l’auxiliaire avoir


L’acte de bonté enjointe débute par la prise de conscience qu’autrui souffre d’un manque ; et que ce manque est source de difficultés, de souffrances. Ce manque est relatif à chaque individu. Pour le définir, il est impossible de calquer notre structure morale à celle d’autrui. Il s’avère donc nécessaire d’apprendre à observer autrui et à cerner ce qui lui manque où cas où il ne l’exprimerait pas. Il s’agira alors d’entendre sa demande silencieuse, d’être à l’écoute. A l’un, il manque des fonds ; à un autre un travail, à un autre encore un conseil, un chemin spirituel, un sourire… Le Rav Wolbé nous invite ici à nous interroger sur les manques que les gens que nous rencontrons subissent afin de pouvoir accomplir le don adéquat.

Il n’est pas toujours aisé de déceler ce qui manque à autrui. Le Rav Wolbé explique que le facteur essentiel de ce phénomène réside dans notre égocentrisme, dans la préoccupation permanente que nous avons concernant nos besoins. Quand il est trop concentré sur lui-même, l’individu n’est pas, n’est plus, en mesure d’entendre l’autre. Il est donc nécessaire de sortir de soi pour « voir » l’autre et accomplir le don qui convient.

Au demeurant, il faut rappeler un enseignement tout à fait révolutionnaire du Rav E. E. Dessler qui renverse l’ordre pseudo classique des choses en expliquant que ce n’est pas parce que j’aime que je donne mais c’est parce que je donne que j’aime ! Le don est telle une école où l’on apprend à envisager autrui sous un regard éminemment favorable.

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