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23 Octobre 2019 | 24, Tishri 5780 | Mise à jour le 18/10/2019 à 12h54

Rubrique Communauté

P’tit Déj’ exclusif

Le Grand Rabbin de France Haïm Korsia : « Nous sommes dans les fibres de ce qu’est la France »

(Erez Lichtfeld)

Il est des rituels qui jalonnent nos calendriers. Le «P’tit déj » qu’Actualité Juive organise chaque année avec le Grand Rabbin de France au début des fêtes de Tichri en fait partie. Moment d’analyse de l’année qui s’achève, de réflexion sur les temps qui courent et de voeux pour l’année à venir. Un exercice auquel s’est livré volontiers Haïm Korsia, venu pour l’occasion dans les locaux de notre journal. Antisémitisme, vie juive en France, Alyah, cacherout, pendant près de trois heures, notre Grand Rabbin a répondu à toutes nos questions sans chercher à les éluder. Un exercice nécessaire et périlleux à la fois, que l’on vous restitue ici.

Actualité juive : Depuis maintenant vingt ans, la première question de notre p’tit déj concerne, encore et toujours, l’antisémitisme. Nous avons encore connu cette année, parmi les agressions, des graffitis et des profanations. Le 19 février dernier, une manifestation visant à dire non à l’antisémitisme était organisée à Paris. Aussi louable que soit cette initiative, elle n’a rassemblé que peu de monde. Ne sommes-nous pas, finalement, en train de nous habituer à un antisémitisme qui restera toujours présent à un certain niveau ? 

Haïm Korsia : Avant toute chose, je souhaite vous remercier de me donner, chaque année à cette époque, la possibilité de faire, avec vous, un bilan de l’année écoulée et un état des lieux. Dans l’enchaînement de nos jours et de nos semaines, ce moment de réflexion est important.

S’agissant de l’antisémitisme, je voudrais rappeler cette citation de Charles Péguy : « Il y a pire que les âmes perverses, il y a les âmes habituées ». Il est vrai que la société française est désormais quelque peu habituée à la présence de l’antisémitisme. On l’a d’abord sous-estimé, puis il y a eu des morts... Est venu ensuite l’argument de l’exceptionnalité, mais il y a eu des morts en série, dont des enfants. Et l’attentat de l’Hypercacher et les assassinats de Sarah Halimi, de Mireille Knoll et cette violence endémique dont on a le sentiment qu’elle fait partie de l’évidence de la vie… C’est justement contre cela qu’il faut lutter, et d’abord dans nos esprits. J’ai trouvé dans la Torah un enseignement qui se rapproche de ce que je viens de décrire : « Il nous faut lutter contre la pauvreté tout en sachant qu’elle existera toujours ». 

L’antisémitisme est une sorte de virus. Il n’y a pas de nouvel antisémitisme, mais tel un virus qui mute, l’antisémitisme a muté. Aussi la lutte doit-elle également évoluer. 

Tout ce que l’on a essayé jusqu’ici n’a pas marché. Les cent millions d’euros investis par l’État sur trois ans dans le cadre du plan pluriannuel, n’ont pas eu l’effet escompté. Si l’on parvient à endiguer l’antisémitisme un temps, il explose à nouveau par la suite. Si j’osais cette image triviale, je le comparerais à l’effort de perdre du poids : une fois débarrassé de ses kilos en trop, on a parfois tendance à penser  que l’on est quitte du rééquilibrage alimentaire. Or, si on ne maintient pas ses efforts, on reprend tout, voire plus... 

L’antisémitisme mute sans arrêt et on n’ose pas faire d’efforts assez efficaces à mon sens. Il faut de l’ultra sévérité comme anticorps pour le combattre. 

Il y a déjà longtemps, j’avais demandé que soient annoncées les peines prononcées à l’égard des individus condamnés. Étant donné qu’un magistrat juge au nom du peuple français, il serait légitime que l’on publie les sanctions. Nous verrions ainsi que lorsque les magistrats prononcent des peines de sursis, elles ne sont pas vécues comme de véritables condamnations. 


A.J.: Appeleriez-vous à de nouvelles mesures ? 

Haïm Korsia : L’État est capable de débloquer des fonds quand il a l’ambition de lutter efficacement contre un fléau. Rappelons que le président Chirac avait lutté contre la mortalité routière en plaçant des radars sur les routes et en menant une politique répressive drastique. Cela avait permis de faire baisser les chiffres de 12.000 morts à 3.300 morts annuels. Là est le résultat de la fermeté. 

Il faut donc être capable de mettre en œuvre des sanctions très fermes, qui peuvent aller de pair avec la réparation. Évoquons par exemple le cimetière de Sarre-Union : les délinquants ont été appréhendés, mais sans doute aurait-il fallu les contraindre à passer leur été avec les maçons à réparer les tombes qu’ils avaient profanées. Cette sanction aurait exprimé la gravité de leur acte mais aussi induit la notion de réparation, le tikoun, qui est aussi un concept français. 



« Si l’on veut transformer notre société, il faut pouvoir parler de tout »


A.J.: Vous êtes en train de dire que quand on veut, on peut. Cela signifierait-il qu’en matière d’antisémitisme, on ne voudrait pas ? 

Haïm Korsia : Cela signifie qu’il y a une part d’habitude, pour ne pas dire de banalisation, mais aussi de minimisation de l’acte. Or, l’antisémitisme c’est du terrorisme, puisqu’il vise à terroriser une partie de la population. A ce titre, il faudrait donc décréter aussi l’état d’urgence pour lutter contre l’antisémitisme. Pas pour défendre les Juifs mais l’ensemble de la société. Il est terrible de constater qu’il aurait peut-être suffi d’une caméra pour éviter la dévastation du cimetière de Quatzenheim et la profanation de 90 tombes. D’autant qu’un plan de protection spécifique aux cimetières en Alsace avait été annoncé, dans la mesure où des groupuscules antisémites virulents sévissent dans la région. 

Arrêtons de chercher des excuses à l’antisémitisme, car rien ne peut l’excuser.  Citons l’exemple de Sarah Halimi. J’ai toujours répété ma confiance en la Justice, mais je m’interroge quant au raisonnement qui sous-tend que l’emprise de la drogue constituerait une circonstance atténuante. Ne serait-ce pas précisément l’inverse ? Pourquoi un automobiliste ayant causé un accident et testé positif aux stupéfiants écoperait-il d’une circonstance aggravante tandis qu’un assassin présumé bénéficierait, lui, sous l’emprise de la même drogue, d’une circonstance atténuante ?


A.J.: À l’Assemblée nationale, le député LREM Sylvain Maillard tente, depuis plusieurs mois maintenant, de faire adopter une résolution – non contraignante – visant à assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme. Comment expliquer les blocages qu’il rencontre ?

Haïm Korsia : Il me semble que cela tient à une question de calendrier, car le président de la République a déjà annoncé cette mesure au dîner du Crif. Il n’empêche que ces résistances posent problème. Je crois toutefois savoir que ce texte devrait être voté d’ici peu.


Retrouvez l’intégralité de son entretien dans la version papier du journal 1539 daté du 3 octobre 2019

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