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13 Novembre 2019 | 15, Heshvan 5780 | Mise à jour le 12/11/2019 à 15h40

Rubrique France/Politique

Condamné, exilé… puis gracié

(Wikipedia)

«J’accuse», le film événement de Roman Polanski centré sur l’Affaire Dreyfus, sortira en salles le 13 novembre prochain. Des ouvrages reviennent également sur cette période de l’histoire de France (voir page 13). De quoi ce « moment Dreyfus » est-il le nom ? Tentative de décryptage.

«« J’accuse ». Roman Polanski a donc décidé de reprendre le titre de l’article rédigé par Emile Zola, qui barrait la une de L’Aurore du 13 janvier 1898 pour nommer son film. Cette lettre ouverte au président de la République française de l’époque, Félix Faure, est en effet un événement très important de l’Affaire Dreyfus (sans doute le début du basculement vers la reconnaissance de l’innocence de Dreyfus). Depuis 1894, cet officier français juif, est accusé d’espionnage pour le compte de l’Allemagne. Condamné à l’emprisonnement à perpétuité alors qu’il ne cessera jamais de clamer son innocence, il est d’abord dégradé et ensuite exilé sur l’île du Diable (en Guyane) en 1895. Pourtant, en 1896, un peu par hasard, le véritable coupable est démasqué par le lieutenant-colonel Georges Picquart (c’est de son point de vue que l’affaire Dreyfus est raconte dans le film de Roman Polanski) : le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy. En dépit des preuves accumulées, Esterhazy est acquitté à l’unanimité par le Conseil de guerre. C’est cette décision qui conduit Emile Zola à prendre la plume pour défendre Alfred Dreyfus, bien qu’il encoure d’être lui-même condamné pour cela (ce qui sera le cas en juillet 1898 – entraînant son exil à Londres pour échapper à la prison). Mais Zola a atteint son but : l’Affaire Dreyfus est relancée ; les pouvoirs politiques et judiciaires vacillent. Après l’acquittement « manqué » de Dreyfus en 1899 (procès de Rennes), sa grâce la même année, il faudra attendre 1906 pour qu’il soit enfin réhabilité… En France, à la fin du XIXème siècle, l’antisémitisme est puissant. Picquart n’aime pas tellement les Juifs par exemple. Pour des raisons en grande partie différentes, l’antisémitisme est de nouveau très présent aujourd’hui. Est-ce ainsi qu’il faut analyser le « moment Dreyfus » auquel nous assistons ? Toujours est-il que la dénonciation de l’antisémitisme est bien l’une des motivations du réalisateur de J’accuse : « Je suis effrayé de voir que l’histoire se répète, explique Roman Polanski dans le Paris Match du 2 novembre dernier. Mon père et ma sœur ont été envoyés au camp de Mauthausen, et ma mère est morte à Auschwitz. Quand j’étais petit, on discutait rarement des camps de concentration avec mon père, mais je me souviens encore du jour où il m’a dit : « Tu vas voir, attends cinquante ans et ça va recommencer ». « Je me disais qu’il était fou. Mais il n’était pas fou ». L’intention est très certainement louable mais, on l’a dit, les périodes sont difficilement comparables.


Pour des raisons en grande partie différentes, l’antisémitisme est de nouveau très présent aujourd’hui.

Aussi talentueux et audacieux soit-il, est-ce que «J’accuse» peut aider à réduire le niveau d’antisémitisme actuel ? Pas sûr… Mais il a tout de même le grand mérite de rappeler que les Juifs de France ont déjà traversé des périodes très sombres. Et puis il faut bien convenir ici que le messager n’est pas neutre. Le réalisateur est en effet toujours poursuivi par la justice américaine pour le viol d’une adolescente en 1977 et, dans le sillage de #MeToo, des associations féministes se battent pour que ses films ne soient plus diffusés dans des festivals. Aussi se demande-t-on très vite si Roman Polanski n’a pas voulu faire un parallèle entre sa situation personnelle, qu’il juge injuste, et celle de Dreyfus. Même si ce n’était pas l’intention, il semblerait bien que cela en amoindrit la thèse forte et nécessaire… 

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