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13 Novembre 2019 | 15, Heshvan 5780 | Mise à jour le 12/11/2019 à 15h40

Rubrique France/Politique

Rudy Reichstadt : « L’antisémitisme moderne est un complotisme »

Dans « L’Opium des imbéciles, essai sur la question complotiste »*, Rudy Reichstadt explore et explique les ressorts de cette idéologie à la fois pernicieuse et dangereuse. Rencontre avec celui qui, depuis plusieurs années déjà, alerte** sur la dangerosité du phénomène.

Actualité juive: Face à des faits établis, dire « je pose simplement des questions », est une formule bien moins naïve qu’elle ne semble l’être…

Rudy Reichstadt : C’est en effet une posture rhétorique qui a pour fonction d’affirmer une chose en se dissimulant derrière le « droit au doute ». Car évidement, personne ne peut vous retirer votre droit à douter et à questionner. Mais, dans cette manière parfois très orientée de questionner des faits solidement établis, il y a une posture. Et cette posture n’est qu’une imposture. Cela ne relève pas de l’usage de l’esprit critique mais d’une forme de crédulité qui, précisément, ne doute jamais de la thèse que l’on veut défendre : celle du complot. Il est donc important de ne pas être dupe de ce genre de manœuvre.

Ainsi, lorsque l’on s’intéresse à l’argumentaire conspirationniste, on s’aperçoit que toutes ses questions sont très orientées, vers une entreprise de sape de la réalité factuelle. C’est généralement sur le mode de l’instillation du doute et le mode interrogatif, qui mime l’ingénuité, que la théorie du complot se déploie. Plus rarement en proposant un récit alternatif à la version communément acceptée des faits.


A.J.: Où et comment placer le curseur entre la pensée critique et l’affirmation de théories complotistes ? 

R.R. : Ce qui distingue la démarche complotiste de la démarche critique est que cette dernière instruit à charge et à décharge. Elle est aussi capable de se raviser car l’idée même de la démarche critique est que la conclusion n’est jamais écrite au départ. Dans la théorie du complot, au contraire, on va tordre les faits de manière à ce qu’ils rentrent dans un cadre préétabli et en vue d’une conclusion écrite à l’avance. L’instruction se fera aussi systématiquement à charge parce qu’une théorie du complot, il ne faut jamais le perdre de vue, est fondamentalement un discours d’accusation. Le problème de ce discours est qu’il avance sans preuve et qu’il propose un cadre explicatif moins valable qu’un autre pourtant disponible. Ainsi, une théorie du complot pose toujours plus de problèmes qu’elle n’est capable d’en résoudre. 


A.J.: « Le complotisme est loin d’être une lubie inoffensive », écrivez-vous. A-t-on suffisamment conscience de la dangerosité du phénomène ?

R.R. : De plus en plus, même si l’on sous-estime encore les effets concrets de cette pensée. On l’a vu à travers l’histoire, ce discours complotiste prépare le passage à l’acte violent et criminel. Il a préparé le passage à l’acte génocidaire. Souvenons-nous du rôle des « Protocoles des Sages de Sion » et du mythe du complot juif mondial dans la préparation et l’acceptation de la persécution puis de l’extermination des Juifs d’Europe. On le voit encore aujourd’hui dans la doctrine djihadiste où le thème d’un « complot des Juifs et des Croisés contre l’Islam » occupe une place centrale. Cela permet aux djihadistes de faire passer les actes violents auxquels ils se livrent pour des actes de légitime défense. 

Le complotisme nous emmène aussi sur le chemin de l’erreur et peut nous faire faire des mauvais choix. Le rôle du complotisme dans la défiance vaccinale par exemple est central. De fait, cela a des effets très concrets en termes de santé publique, avec la réapparition de maladies mortelles qui avaient pourtant été éradiquées. 

Le complotisme est aussi extrêmement nocif pour la démocratie. Lorsqu’une fraction croissante de la société ne partage plus un « monde commun » avec les autres citoyens, le débat démocratique se condamne à être un dialogue de sourds. 


A.J.: Le complotisme et l’antisémitisme vont-ils toujours de pair ? 

R.R. : L’antisémitisme va toujours de pair avec le complotisme parce que, fondamentalement, l’antisémitisme moderne est un complotisme. Au-delà des vieux stéréotypes antijuifs hérités notamment de l’antijudaïsme chrétien ou du racialisme, l’antisémitisme moderne accuse les Juifs de contrôler secrètement le monde. C’est contre cette hydre invisible du complot juif mondial que l’on considère qu’ils sont dangereux et qu’ils représentent une menace mortelle pour les sociétés dans lesquelles ils constituent une minorité. 

   Il existe en revanche un complotisme sans antisémitisme, comme par exemple celui qui relève de la défiance vaccinale. Le complotisme est un discours qui peut être mise au service de camps et d’idéologies tout à fait diverses et mêmes rivales.


A.J.: Le complotisme est-il un discours politique qui refuse de s’assumer comme tel ?

R.R. : C’est en tous cas un type de discours qui a une finalité politique. Je crois que l’erreur que l’on commet trop souvent, c’est de rabattre le conspirationnisme sur la paranoïa, au sens clinique du terme. Or, si le conspirationnisme est une pathologie, c’est avant tout une pathologie de la démocratie. 


Éditions Grasset, 185 pages, 17 euros.

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