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12 Décembre 2019 | 14, Kislev 5780 | Mise à jour le 11/12/2019 à 17h51

Rubrique France/Politique

Christian Vigouroux : « Le colonel Picquart était pour la vérité »

En 2008, le conseiller d’État Christian Vigouroux consacrait une impressionnante biographie* au colonel Picquart, faisant ainsi sortir de l’ombre cet homme qui, seul contre tous, prouva l’innocence du capitaine Dreyfus. Rencontre avec celui qui est aussi aujourd’hui président de l’Institut Pasteur.

Actualité Juive: Le colonel Picquart est l’autre héros, longtemps oublié, de l’affaire Dreyfus. Le film « J’accuse » de Roman Polanski qui sort cette semaine raconte d’ailleurs cette affaire de son point de vue. Que dire de lui ? 

Christian Vigouroux : Le colonel Picquart était un homme qui avait pour souci d’accomplir la Justice par l’exactitude. Pour avoir découvert la preuve qui innocentait Dreyfus, il a été déchu de son titre de chef des services secrets. Sous prétexte d’avoir ensuite trahi le secret militaire, il a été envoyé en prison militaire puis en prison civile pendant plus d’un an et sans même avoir été jugé. Puis il a été chassé de l’armée, avant d’être réhabilité bien plus tard, en 1906, en même temps que Dreyfus. Pour autant, il est resté inébranlable parce qu’il avait choisi de défendre la vérité. 


A.J.: On prétend pourtant que Picquart était antisémite. Cette qualification est rapportée  plus d’une fois…

C.H. : Picquart avait des préjugés antisémites certains mais je resterais prudent sur son antisémitisme. Il a certes exprimé des propos sur la réussite supposée des Juifs dans l’armée dans un article qu’il a rédigé vers 1902 et que je qualifie de nauséabond. Pour autant, c’est lui qui a découvert la pièce qui innocentait Dreyfus, pièce qu’il décide d’apporter au chef d’état-major au nom d’une certaine éthique professionnelle, alors que d’autres auraient pu la jeter et laisser mourir le capitaine sur l’Ile du Diable.

Je crois aussi que Picquart a souffert de son antipathie personnelle avec Joseph Reinach, l’historien qui a écrit l’affaire Dreyfus pendant que celle-ci se déroulait. Les deux hommes ne s’appréciaient pas, des déclarations réelles en témoignent. Dans l’index des personnages de l’affaire Dreyfus que réalise Reinach, le premier mot qu’il écrit au sujet de Picquart est « antisémite ». Une définition un peu rapide si l’on relit les lettres écrites par Picquart pendant son emprisonnement. Tous ont ensuite repris ce qualificatif, y compris parmi les antidreyfusards qui l’ont qualifié d’antisémite et aussi d’homosexuel, chose qui, dans l’armée en 1896 était mortel. Il n’empêche, le colonel Picquart est un homme qui a pris tous les risques pour Dreyfus. 


A.J.: Contrairement à ce que l’on aurait pu supposer, la relation entre Picquard et Dreyfus se serait ensuite détériorée… Comment l’expliquer ? 

C.V. : La grosse ombre réside dans le fait qu’une fois les deux hommes réhabilités, Picquart, devenu ministre de la Guerre de Clémenceau, a refusé à Dreyfus sa demande de reconstitution complète de carrière, alors qu’il se l’était accordé à lui-même. Pour autant, Alfred Dreyfus n’a jamais oublié ce qu’il devait au colonel Picquart. Ce dernier a été l’un des seuls militaires à témoigner en sa faveur lors du procès de Rennes. Picquart était également parmi les rares à être présents à ses côtés lorsque la cour de cassation a rendu son arrêt en 1906. Une fois réhabilité, Dreyfus s’est fait décorer de la légion d’honneur à l’endroit même où il avait été déchu, en présence, là encore de Picquard. Enfin, Dreyfus assistera aux obsèques de Picquard, décédé brutalement à la suite d’une chute de cheval juste avant la guerre.


« Dreyfus s’est fait décorer de la légion d’honneur à l’endroit même où il avait été déchu »


A.J.: Peut-on dire du colonel Picquart qu’il aurait été un lanceur d’alerte avant l’heure ? 

C.V. : Je reste prudent avec les anachronismes. Toutefois, dans mes travaux sur la déontologie de la fonction publique, j’ai retrouvé une décision de la Cour européenne des Droits de l’Homme du début des années 2000 qui détermine la façon dont un fonctionnaire doit réagir dès lors qu’il découvre qu’un de ses supérieurs a fait une vilénie. Et il est surprenant de constater que la démarche de Picquard est exactement celle qu’un siècle plus tard, la cour européenne des droits de l’Homme fixera pour ces lanceurs d’alerte.


A.J.: Que pensez-vous d’une possible nomination à titre posthume d’Alfred Dreyfus au grade d’officier général ?

C.V. : Cette décision ne serait que symbolique et historique mais elle me paraîtrait juste. Dreyfus a été un bon officier Il n’a commis aucune faute et il a été condamné par deux fois, insulté puis envoyé dans des conditions de détention qui visaient à le faire souffrir. La cour de Cassation l’a ensuite courageusement déclaré innocent et une loi de la Nation a bien stipulé que sa carrière devait être réparée. 


* « Georges Picquart, biographie ». Editions Dalloz. Réédition. 540 pages. 29 euros

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