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08 Décembre 2019 | 10, Kislev 5780 | Mise à jour le 04/12/2019 à 18h11

Rubrique France/Politique

Pourquoi toute cette violence ?

(DR)

Les perpectives de la semaine par Joëlle Bernheim, Psychanalyste - Fondatrice du Centre d’Etudes Juives Au Féminin.

La Maison d’Etude Juive Au Féminin avait intitulé cet été son séminaire annuel à Jérusalem : « La création de l’homme et de la femme. La question de la différence des sexes et la théorie des genres. Les nouvelles formes de procréation et de parentalité ». 

Notre propos n’était pas à Jérusalem, pas plus que dans nos séminaires mensuels à Paris, de transformer notre étude en forums de discussion, ou en exposés philosophiques. Notre étude vise à explorer comment les textes de notre Tradition peuvent constituer des ressources pour penser les questions d’aujourd’hui. Interroger l’impact des avancées des technosciences, réfléchir sur les changements, lourds d’enjeux réels et symboliques, que les nouveaux droits accordés induisent quant au couple, à la parentalité, à la filiation.

Qui, en effet, ne serait pris de vertige devant la gravité des questions éthiques qui se posent aujourd’hui à nous. Et pourtant…des amis bien intentionnés m’avaient alertée : « Tu es courageuse de traiter ces questions », « Attention, tu vas te faire agresser ». Ces mises en garde émanaient de personnalités juives françaises ou israéliennes, orthodoxes ou non. Le séminaire a eu lieu sans attaques personnelles, ni menaces.

Mais j’ai néanmoins perçu, avec  consternation, ce que notre démarche pouvait avoir aujourd’hui de provocant. Une forme de consensus semble aller de soi face à l’enchaînement des votes successifs des lois de bioéthi-que, au point qu’il semble interdit d’interpeller ce consensus sans éveiller une violence pour moi indéchiffrable. 

De manière plus que symptomatique a été publié dans Le Figaro, le 13 novembre dernier un « Appel des intellectuels pour protéger la liberté d’expression dans les Universités ». Ceux-ci s’inquiètent de la montée de la violence : ces derniers mois, pas moins de cinq interventions ont été annulées dans les universités suite à des menaces émanant de diverses organisations ou groupes de pression. Tout récemment, l’Université de Bordeaux a renoncé à la tenue de la conférence de la philosophe Sylviane Agacinski opposée  à la PMA pour toutes, et à la GPA, suite à un communiqué de plusieurs associations féministes et LGBT, qui annonçait que tout serait mis en oeuvre pour que la conférence n’ait pas lieu, et elle n’a pas eu lieu. Le communiqué poursuivait : « Chaque fois que les Universités cèdent par lâcheté à ces menaces, elles se déshonorent et trahissent leur mission. En effet leur rôle est d’offrir un espace de confrontation des idées  qui favorise la réflexion, et non un espace où le conformisme intellectuel s’impose en maître … ».

Rêvons-nous? Est-ce-bien dans la France  de 2019, la France terre des libertés, qu’il faut s’élever aujourd’hui pour défendre une liberté d’expression menacée ? Malheureusement oui. Il y aurait comme une « bien-pensance » qui tiendrait lieu de pensée, une sorte de consensus qui s’imposerait dans une société où la justice et le droit doivent trop souvent céder la place au lynchage  et au tribunal médiatique.

Le journaliste du Figaro Yvan Rioufol, dans son blog du 13 novembre, nous alerte avec force sur ces phénomènes de société inquiétants. L’avant-veille, François Hollande avait dû renoncer à sa conférence : on a jeté les livres de l’ancien président, on en a déchiré les pages. 

Pourquoi aujourd’hui une telle violence dès que l’on souhaite instaurer une réflexion contradictoire, soutenir un désaccord ? Je m’avoue effrayée.  Je ne peux que prier et espérer que l’esprit talmudique nous gagne tous, et qu’il essaime toutes les couches de la société. 

L’étude talmudique prône en valeur absolue le dialogue, l’échange de points de vue contradictoires, la Ma’hloket : la controverse même très vive mais toujours dans le respect d’autrui et dans une quête commune de la vérité. Le Talmud qui retient le point de vue de tous les contradicteurs, même ceux dont on n’a pas retenu l’avis pour établir la loi. Les grands maîtres sont des Talmidé ‘hakhamim,élèves des sages et de la sagesse.

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