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08 Décembre 2019 | 10, Kislev 5780 | Mise à jour le 04/12/2019 à 18h11

Rubrique Israël

Frédéric Encel : « Jérusalem incarne peut-être à elle seule cette dimension des représentations géopolitiques »

Parce qu’il est nécessaire de définir et de comprendre les termes qui expriment la complexité du monde, Frédéric Encel, Docteur en Géopolitique, maître de conférences à Sciences-po Paris et à la Paris School of Business, a publié un dictionnaire géopolitique* accessible à tous et passionnant. Il précise le sens de son travail.

Actualité Juive: « Mon dictionnaire géopolitique » comporte deux cents termes que vous explicitez. Qu’est-ce, finalement, que la géopolitique ? 

Frédéric Encel : La géopolitique est l’étude des rivalités de pouvoir sur des territoires (d’où l’importance fondamentale et pérenne de la géographie) et autour desquelles se cristallisent des représentations, autrement dit des perceptions à la fois identitaires, collectives et établies sur des temps longs. C’est une définition très proche de celle du fondateur de la géopolitique française, mon maître Yves Lacoste. Je crois que cette démarche intellectuelle correspondant à cette définition nous permet de bien mieux comprendre les conflits à travers le monde, passés et présents, ainsi qu’appréhender les conflits futurs.

La géopolitique m’a toujours aussi profondément passionné car cette discipline est profondément humaine. On s’intéresse davantage au ressenti et aux perceptions des populations et éventuellement des régimes politiques qui président à leurs destinées qu’à des considérations techniques, logistiques ou strictement militaires.


A.J.: On perçoit cet humanisme en géopolitique. Jusqu’à quel point une science peut-elle être impactée par les bons sentiments ?

F.E. : Je pense que la géopolitique s’inscrit fondamentalement dans les sciences humaines. Qui dit sciences humaines dit nécessairement travail sur les sentiments, les perceptions, les questions liées à l’honneur, l’humiliation ou encore l’identité religieuse… On est réellement dans une discipline où l’affect n’est pas qu’un biais dans l’analyse des situations mais partie intégrante. Il faut l’assumer. L’étude de ces représentations constitue le cœur d’une démarche géopolitique.


A.J.: Comprendre la géopolitique permet-il d’éviter, d’empêcher ou de déminer les conflits ?

F.E. : Cela le devrait. J’ai toujours considéré que l’on pourrait assigner une mission à la démarche géopolitique. Celle de tenter de comprendre mieux les conflits pour parvenir, soit en amont à les déminer, soit s’ils sont déjà déclenchés, à en limiter la cruauté, la portée géographique ou les conséquences humaines en aval. Et bien entendu, une fois ces conflits advenus, tenter d’éviter qu’ils se reproduisent.

La géopolitique doit pouvoir servir non pas seulement aux citoyens que nous sommes pour évaluer telle ou telle politique étrangère, mais aussi et surtout aux diplomates, journalistes, et universitaires pour mieux comprendre les grands enjeux du monde.


« Politiquement et juridiquement, la légitimité d’Israël est incontestable »


A.J.: L’entrée Jérusalem propose une définition très courte. « Elle est comme l’or elle a la valeur qu’on lui donne », écrivez-vous…

F.E. : Jérusalem, ville à laquelle j’ai consacré ma thèse de doctorat, incarne, peut-être à elle seule, cette dimension des représentations géopolitiques. On ne peut que le constater : quelles que soient les sensibilités de chacun, Jérusalem a toujours été pour le peuple juif au cœur de ses préoccupations, qu’elles fussent religieuses, liturgiques ou, plus récemment avec le sionisme, politiques. A Jérusalem, sachant que je lui avais déjà consacré plus de six cents pages, j’ai accordé cette fois-ci, en guise de pirouette, le plus petit nombre de caractères de ce dictionnaire…


A.J.: La lecture de votre définition du terme sionisme convainc, s’il le fallait, que l’on ne peut pas se dire antisioniste sans faire preuve de malhonnêteté intellectuelle …

F.E. : Philosophiquement, politiquement et juridiquement, la légitimité d’Israël est incontestable. Des gens de bonne foi peuvent se demander pourquoi les Juifs, en tant que groupe religieux, se sont dotés d’un État… Mais ces gens se trompent en oubliant (ou en ne sachant pas) que les Juifs constituent aussi et surtout un collectif politique au sens de peuple et de nation. Et le sionisme est intervenu comme la volonté de revenir après des siècles d’exil forcé. Ces gens doivent ainsi comprendre que s’il existe un droit bien naturel pour tous les autres collectifs se représentant comme peuples de disposer d’un État (ce droit est même reconnu par la Charte des Nations unis), il en va de même pour le peuple juif et, de manière incontestable, là où il a vécu de longs siècles au cours de son histoire.

Ceux qui en revanche sont antisionistes de façon idéologique tombent sous le coup de la définition donnée très courageusement par le Président de la République française lorsqu’il a déclaré, lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv et devant un Premier ministre israélien, que « l’antisionisme est une forme déguisée d’antisémitisme »… 


Mon dictionnaire géopolitique, Puf, 495 pages, 14 euros

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