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07 Avril 2020 | 13, Nisan 5780 | Mise à jour le 07/04/2020 à 20h06

Rubrique France/Politique

Alain Finkielkraut : « La francophobie et la judéophobie progressent de concert »

Crédit : f.mantovani/editions gallimard

Quoi de plus logique que de recueillir ses propos puisqu’il a choisi de titrer son dernier livre «A la première personne» (Gallimard) ? Entretien avec Alain Finkielkraut.

Actualité juive : Arrêtons-nous sur l’entame du livre : « Parce que ». Traduit-elle l’urgence « face au temps qui passe », la nécessité d’expliquer, voire l’agacement d’être systématiquement pris à partie ?

Alain Finkielkraut : Pour être franc, l’écriture de ce livre a quelque chose d’aléatoire : il s’agissait, au départ, de publier certains de mes essais dans la collection Quarto chez Gallimard pour laquelle l’éditeur m’avait demandé une longue préface. La préface s’est transformée en livre. J’en ai donc découvert la nécessité après coup. Mais il est vrai que le temps est peut-être venu pour moi de m’interroger sur la cohérence de mon parcours et de répondre aux accusations incessantes qui me visent. Je suis traité plus souvent qu’à mon tour de réactionnaire, de raciste et maintenant de sexiste par des gens qui n’entendent plus l’ironie. J’ai décidé de chercher à savoir ce qu’il en est. 


A.J.: Les « épithètes inamicales » parfois accolées à votre nom vous font dire : « On me qualifie pour me disqualifier ». Est-ce là un exemple de la rhétorique Finkielkraut, et de ce qui en fait sa force de conviction ?

A.F. : Un nouvel ordre moral s’abat sur la vie de l’esprit. L’échange et la conversation deviennent de plus en plus difficiles. La marche de l’histoire, comme l’a montré Tocqueville, tend vers l’égalisation progressive des conditions et tous ceux qui font obstacle à ce processus sont frappés de discrédit. Pour répondre à votre question, je ne sais pas si je suis convaincant ; ce que je sais, c’est que beaucoup étouffent sous ce nouvel ordre moral et qu’ils me sont reconnaissants d’essayer de lui résister…


A.J.: Ce livre, écrivez-vous, n’est pas une autobiographie. En quoi vous éloignerait-elle de votre incessante quête du « vrai du réel » ?

A.F. : Je ne me replie pas sur ma subjectivité en disant « Voilà mon tempérament, mon caractère, mon humeur »… Je l’écris : le vrai que je cherche est le vrai du réel. J’espère être capable de diagnostiquer le présent et j’ai voulu montrer comment j’existe dans ce que je pense. Il s’agit, en parlant à la première personne, de tenter de découvrir la vérité avec mes tripes. 


A.J.: Votre grande faute, celle que sans doute vous expiez à Kippour : votre « chagrin patriotique » et votre rapport à Israël…

A.F. : Le fait d’exprimer le souci d’Israël et de défendre une certaine conception de l’identité nationale vous vaut la foudre des progressistes. Par exemple, après mon exclusion de « Nuit debout », Frédéric Lordon (sociologue, philosophe et économiste – Ndr), qualifié par Le Monde de « tribun debout » a dit que j’avais bien mérité mon sort puisque j’étais l’un des porte-parole les plus notoires de la violence raciste identitaire. Cela m’a amené à réfléchir sur la nouvelle et inattendue solidarité de destin des Français - au sens traditionnel du terme - et des Juifs.  


« L’échange et la conversation deviennent de plus en plus difficiles »


A.J.: Nous laisserons les lecteurs savourer les pages consacrées à votre période soixante-huitarde sur laquelle vous posez un regard amusé. Peut-on parler d’une erreur de jeunesse ?

A.F. : Non, c’est la jeunesse qui est une erreur. Je n’irai pas jusqu’à affirmer, comme Philippe Muray, que la jeunesse est un naufrage mais c’est un moment de mimétisme, un âge particulièrement malléable où l’on entre en politique sans la moindre expérience et où l’on a tendance au manichéisme. J’y ai cédé, avec mon époque. Mai 68 a connu de beaux moments d’effervescence mais nous débitions des slogans idiots. J’ai commencé à penser par moi-même plus tardivement, en vieillissant, au contact d’un certain nombre de personnes et d’œuvres auxquelles je tiens à rendre hommage dans ce livre car il s’agit aussi pour moi, en retraçant mon parcours, d’acquitter ma dette. 


A.J.: Vous évoquez le cheminement intellectuel qui vous a conduit à ne plus « vous prévaloir du calvaire de vos parents » en confondant « fidélité et fanfaronnade ». Comment faire la part entre un comportement d’histrion et l’héritage d’une mémoire de souffrance ? 

A.F. : C’est le thème de mon livre, déjà ancien, «Le Juif imaginaire». J’avais lu avec enthousiasme les réflexions de Sartre sur la question juive et je croyais me retrouver dans cette sorte de grande polarité : le Juif authentique qui assumait sa condition et le Juif inauthentique qui la fuyait dans une assimilation totale. Je pensais avoir le beau rôle jusqu’à ce que je me rende compte que c’était un rôle et que, en assumant ma condition, je n’étais pas authentique. Je jouais la comédie, ou plutôt la tragédie car ce malheur-là m’enveloppait. Mes parents étaient tous deux des rescapés, mes grands-parents avaient disparu et j’ai grandi au milieu des ombres. J’étais Juif en m’identifiant au malheur juif. C’était une simagrée puisque j’étais protégé de ce malheur par le souvenir tout proche de ce qui s’était passé. J’ai voulu me démystifier moi-même et à travers moi, toute une génération de Juifs afin de trouver le chemin d’une véritable fidélité. Aujourd’hui encore, je suis un peu gêné par les proclamations de ceux qui se disent fils et filles de déportés, comme si cela leur donnait, en tant que tels, une sensibilité particulière, voire une supériorité. Oui, je suis fils de déportés. Et j’ai envie de dire : « Et alors ? ».


A.J.: S’agissant d’Israël, vous citez la lettre ouverte de l’historien J.L. Talmon à Menahem Begin, publiée dans Haaretz en 1980 : « De nos jours, le seul moyen d’aboutir à une coexistence entre les peuples est (…) de les dissocier ». Vous vous en tenez à cet avis, contrairement à A.B Yehoshua qui déclarait récemment dans nos colonnes avoir changé d’opinion sur la solution des deux Etats…

A.F. : Expliquer qu’il faut se préparer à un Etat unique me semble aussi naïf que son cananéisme d’autrefois. Comment, dans ce qui serait cet Etat unique, concevoir que les Juifs vivent en harmonie avec les Arabes israéliens et les Arabes palestiniens ? A cette question, je crois qu’il n’a pas de réponse… J’ai peur qu’il n’y ait bientôt plus de solution. C’est la raison pour laquelle j’objurgue les Israéliens d’écouter non pas Shalom Archav, pour qui j’ai toujours eu beaucoup de sympathie, mais les Commanders for Israel’s Security, ces anciens généraux à la retraite de Tsahal et leurs équivalents du Shin Beth, du Mossad et de la Police qui appellent à la constitution d’un gouvernement de séparation nationale. C’est ce que Talmon a dit à Begin en 1980 et je pense que son avertissement reste d’actualité. 


A.J.: Dans les pages consacrées à Heidegger, vous pointez l’acuité avec laquelle le philosophe décrit notre société et « combien son diagnostic trouve chaque jour une confirmation nouvelle »…

A.F. : Loin de moi l’idée de nier l’engagement de Heidegger et la part d’antisémitisme présente dans son œuvre, comme le révèlent les Cahiers noirs mais c’est un scandale avec lequel il faut vivre. On aimerait penser comme on pensait quand on était jeunes : un salaud est un salaud et il l’est tout le temps. Mais voilà, les choses ne sont pas si simples…


A.J.: Et en ce qui concerne les Juifs ? 

A.F. : Les ennemis de Heidegger disent, sans le savoir, les mêmes choses que lui : que le judaïsme a apporté au monde le déracinement généralisé. Ils s’enchantent de cette errance juive et le nouvel antisémitisme se nourrit de leur déception : pourquoi les Juifs, qui devraient être les hommes de partout, des anywhere, se sont-ils attachés à un petit bout de terre, pourquoi désirent-ils à ce point s’enraciner ? C’est un autre paradoxe de l’anti-heideggérianisme d’aujourd’hui. 


AJ.: L’un des derniers mots du livre est « tourment »…

A.F. : J’écris sous l’aiguillon d’un tourment. Devant l’enlaidissement et l’ensauvagement du monde, je crois qu’il n’y a pas de quoi se réjouir mais un sursaut est possible, si tant est que nous sachions faire face et appeler les choses par leur nom. 

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