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02 Juillet 2020 | 10, Tammuz 5780 | Mise à jour le 02/07/2020 à 08h54

Chabbat 'Houkat - Balak : 21h38 - 23h01

Rubrique Communauté

Comment la mémoire d’Auschwitz a été transmise depuis 75 ans

La mémoire de la Shoah et en particulier celle d’Auschwitz n’a pas été linéaire. D’abord entourée de silence, elle a connu différentes étapes et de nombreux relais jusqu’aujourd’hui avec une place centrale accordée à la parole des témoins. Récit.

Il y a 75 ans, le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques pénétraient dans le complexe d’Auschwitz, où subsistaient sept à huit mille détenus en état d’épuisement. Le 18 janvier, l’ordre d’évacuation était donné par les SS, forçant des milliers de prisonniers à effectuer sous un froid inhumain les « Marches de la Mort » pour gagner d’autres camps au cœur de l’Allemagne. Auschwitz-Birkenau est devenu avec le temps le symbole de la volonté exterminatrice des Juifs et des tziganes par le régime hitlérien. On estime que plus d’un million de Juifs furent assassinés dans ses chambres à gaz. 

Tels sont les faits dont l’humanité porte l’inguérissable blessure. Mais ce schisme dans l’Histoire que représente Auschwitz-Birkenau n’a guère fait l’objet d’une grande considération dans les toutes premières décennies après la guerre.

Certes, l’écho de cette réalité tragique était quelque peu sensible, mais c’est surtout la déportation résistante, celle de Buchenwald et de Dachau notamment qui suscitait toute l’attention de l’Etat et de l’opinion. Il convient de rappeler à ce sujet qu’en 1954, le Parlement décréta une Journée nationale de la Déportation qui se déroula jusqu’en 1985 au Mont Valérien, haut lieu symbolique de la Résistance, puis cette journée s’est tenue au Mémorial de la Shoah, à l’Ile de la Cité, et enfin au pied de la Tombe du Soldat inconnu. 

Pour tout dire, la mémoire juive de la Shoah a pris une place centrale dans notre société, avec son écho médiatique, qu’à la fin des années 70. Pourtant, les déportés ne cessèrent de témoigner depuis leur retour des camps comme l’indique le Mémorial des 3943 rescapés Juifs de France de Serge Klarsfeld, Alexandre Doulut et Sandrine Labeau dans lequel ces hommes et ces femmes font état de leurs trajectoires respectives auprès des fonctionnaires du ministère des Anciens Combattants. Mais ces témoignages furent loin d’être entendus par le plus grand nombre. Il faudra attendre qu’apparaisse tout un faisceau de conjonctures pour que les victimes juives puissent faire l’objet d’une reconnaissance mémorielle conséquente. 

Sans prétendre à un inventaire exhaustif, il est utile de rappeler que pour notre pays, le monument commémoratif de Drancy créé par Shelomo Selinger en présence d’Henry Bulawko, président de l’Amicale d’Auschwitz a été inauguré en 1976. Mais déjà, dès les années 60, avait commencé le combat des Klarsfeld contre Kiesinger et Achenbach, puis contre les criminels nazis : Lischka Hagen et Heinrichsohn, qui furent jugés et condamnés en 1979, l’année où fut créée l’Association des FFDJF. 

L’année précédente en 1978 était publié le Mémorial de la Déportation des Juifs de France dont l’impact fut immense pour les familles des victimes et des pouvoirs publics. La lutte s’est prolongée par l’inculpation de Leguay en 1979, l’adjoint de Bousquet, organisateur de la rafle du Vel d’Hiv, et le début de la procédure à l’encontre de Papon qui sera jugé en 1998, puis celle de Bousquet en 1991 (abattu en 1993), le procès de Touvier en 1994, sans oublier le procès de Klaus Barbie en 1985, condamné à la perpétuité en 1987. 

Parallèlement à ces actions de Justice, ce sont autant de publications majeures de Serge Klarsfeld, rétablissant la vérité des faits et la culpabilité de Vichy avec le Reich qui ont vu le jour (dont en 1983 un réajustement des manuels scolaires d’Histoire) puis autant de manifestations et d’actions en hommage aux victimes telles que l’inauguration du Mur de Roglit en Israël, puis « le Train de la Mémoire » en 1992 à Auschwitz, et son millier de participants, l’indemnisation des Orphelins de la Shoah en 2000, la création de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah la même année…

En tentant de décrypter ce qui s’est passé tout au long de ces 75 années, on observe que différents facteurs ont contribué à renforcer la mémoire de la Shoah, à commencer, comme le soulignait Georges Wellers (ex-directeur du CDJC) par le rôle joué par Faurisson et les négateurs qui ont exacerbé la volonté de témoigner et de travailler sur la matière historique. Puis, il convient également de mentionner l’œuvre magistrale de Claude Lanzmann, Shoah, dont l’impact est toujours aussi puissant. Il faudrait évoquer de même le rôle joué par le Mémorial de la Shoah pour son œuvre didactique et civique indépassable, ainsi que celui de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et l’Education nationale comme source de rencontres entre les rescapés et les élèves.

Les déportés rassemblés autour de l’Amicale d’Auschwitz puis de l’UDA ont joué un rôle de premier plan pour faire valoir la centralité de la mémoire de la Shoah comme Charles Liché (Zl), rabbin des Déportés de France qui institua un office en mémoire du 27 janvier 1945, repris avec panache par son successeur le grand rabbin Olivier Kaufmann qui depuis des années, organise une cérémonie exceptionnelle de transmission autour de la même date entre les jeunes et les survivants.

Il est également d’autres vecteurs qui ont contribué à rendre encore plus perméable le souvenir de la Shoah, en particulier les relais médiatiques tels que l’émission « Mémoire et Vigilance », initiée en 1981 et bien sûr au rôle joué par Serge Benattar (Zl) qui dès la création d’Actualité Juive en 1981 réserva une page complète pour la Mémoire qui, disait-il, « tel un rituel doit être jalonnée de dates et de points de repère, de cérémonies, de commémorations. Comme il est nécessaire de réapprendre d’année en année, de répéter les lois des fêtes hébraïques, même si nous les connaissons déjà, il est impératif aussi de répéter et de réapprendre la mémoire, même si nous pensions la connaître, afin que nul n’oublie ».

Aujourd’hui, nous vivons les temps pathétiques du passage de la Mémoire à l’Histoire. Aussi, 75 ans après l’ouverture d’Auschwitz, il convient de rendre hommage à toutes celles et ceux parmi les rescapés des camps nazis, résistants, et Fils et Filles de déportés qui ont porté avec une abnégation extraordinaire la mémoire des victimes de la Shoah. 

Ils sont trop nombreux pour que nous les citions. Ils méritent notre profonde reconnaissance. Aujourd’hui, la lutte doit continuer plus que jamais sur fond de poussée antisémite. Il y va de notre responsabilité éthique à porter la parole de Mémoire, en restant fidèles à l’injonction du « Zahor », Dor Va Dor…

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